Taxi Driver

« C’est à moi que tu parles ? »

Palme d’or à Cannes en 1976, Taxi Driver est l’histoire d’un solitaire frustré qui se réalise dans un déchaînement meurtrier. Au-delà de son propos morbide, le récit traite de la solitude urbaine et de l’usage de la violence. Il introduit aussi le thème de la guerre du Viêt-Nam et interpelle le sens moral du spectateur.

Le réalisateur

Né à New York en 1942 et d’origine sicilienne, Martin Scorsese a grandi dans le quartier populaire de Little Italy. Imprégné de lecture, de cinéma et de catholicisme, il tentera le séminaire avant d’entamer des études cinématographiques. Diplômé en 1966, il enchaîne depuis fictions et documentaires, souvent déclinés autour de ses thèmes favoris : la religion, les gangsters, New York, la musique…

Synopsis

Vétéran de guerre et insomniaque, Travis Bickle devient chauffeur de taxi à New York. Optant pour les heures et les quartiers difficiles, il s’expose à une société qui le dégoûte. Il s’éprend de Betsy, une jeune femme qu’il tente de séduire. Econduit, il nourrit le projet d’assassiner le sénateur auprès duquel elle travaille. Il rencontre également Iris, une très jeune prostituée et se met en tête de la sauver de sa condition.

Contexte du film

Contexte sociopolitique

Au moment où le film est écrit, puis tourné, les Etats-Unis sortent défaits d’un long conflit vietnamien dont les images violentes ont submergé les télévisions et qui laisse divisée la société américaine. L’époque est également celle de la défiance envers la classe politique, éclaboussée par le scandale du Watergate. Ce contexte politique troublé se couple à l’approfondissement d’une crise économique provoquée par le choc pétrolier de 1973. Dans les villes américaines, la criminalité se généralise et prend des apparences raciales. Un malaise social s’installe durablement, conforté par un sentiment de désillusion qui s’oppose radicalement aux rêves américains des années 60.

Ce cocktail de désillusion, de perte de confiance dans l’Etat et de violence urbaine apparaît nettement dans le cinéma américain des années 70 qui s’ouvre à la critique sociopolitique. La violence et le thème du justicier, jusque-là généralement réservés au western, apparaissent dans quelques films urbains qui véhiculeront – souvent en dépit des intentions des auteurs – une idéologie individualiste, sécuritaire et teintée de racisme. La révolte de Travis Bickle peut ainsi faire songer à celle du héros vengeur incarné par Charles Bronson dans Death Wish (de Michael Winner, 1974).

Si le Viêt-Nam n’est pas le thème central de Taxi Driver, il ouvre la voie aux films critiques qui suivront et qui replaceront la violence dans son théâtre militaire (tel The Deer Hunter de Michael Cimino, 1978). On retrouve aussi le traitement indirect de l’impact du conflit sur ses vétérans dans Indian Runner (de Sean Penn, 1991) qui retrace la réinsertion impossible d’un soldat sans que ne soit évoquée son expérience militaire.

Contexte artistique

Grand cinéphile, Martin Scorsese n’a jamais manqué de saluer ses influences à l’aide de nombreuses références. Sublimée par la dernière composition jazz de Bernard Herrmann, l’ambiance sombre et citadine inscrit Taxi Driver dans les traces du film noir américain des années 40 et 50. L’influence de la Nouvelle Vague française, portée par Godard ou Truffaut, est également fort palpable. En effet, le film cherche à présenter un aspect subjectif de la réalité, celle de Travis Bickle, et sa réalisation va à l’encontre des conventions cinématographiques et des habitudes des spectateurs. En 1971, The Panic in Needle Park (de Jerry Schatzberg) s’appropriait déjà les leçons de la Nouvelle Vague au profit d’un récit âpre et réaliste ancré dans les bas-fonds new-yorkais. Taxi Driver s’apparente aussi à un western et s’inspire du film de John Ford The Searchers (1956), dans lequel un vétéran de la Guerre de Sécession s’obstine jusqu’à la déraison à retrouver sa nièce kidnappée par des Indiens.

Thèmes de réflexion

Les vétérans du Viêt-Nam

Taxi Driver aborde la question du Viêt-Nam en mettant en scène la dérive sociopathe d’un marine revenu au civil et qui tente de s’intégrer. Cependant, l’expérience du personnage n’est pas évoquée, seuls quelques sous-entendus émaillent le film. Par exemple, lorsque Travis se prépare à assassiner le candidat Palantine, sa mise en condition ressemble à celle d’un soldat partant au combat et la coiffure mohawk qu’il adopte est celle que des marines portaient dans la jungle.

Bien que la causalité de la guerre sur les évènements n’est pas explicite, le choix d’un tel passé n’est pas gratuit et esquisse par sa seule énonciation une grille d’analyse des comportements du personnage. Travis ne trouve finalement comme seule échappatoire à ses frustrations que l’exutoire d’une violence qu’il juge légitime (à l’image de l’idéologie interventionniste des Etats-Unis) et qui semble lui offrir un statut de héros (tel un soldat revenu de guerre). Sous cet angle, le film introduit la question de la légitimité de la violence et des conséquences de son exercice sur la psychologie d’un soldat revenant de guerre.

Le récit

Dans l’intimité d’un personnage

A de rares exceptions près, l’histoire de Taxi Driver est perçue sous le point de vue exclusif de son antihéros. Plongé dans l’intimité de Travis Bickle, le spectateur est soumis à son quotidien, à ses rencontres et à son point de vue sur le New York qui l’entoure. Peu bavard en société, crispé, Travis s’exprime à travers son journal intime, sorte de chronologie maladive de son tourment et cherche à maîtriser son destin et son environnement.

L’empathie que suscite ce procédé narratif propose au spectateur une plongée dans l’esprit dérangé de Travis et l’implique dans l’enchaînement des évènements en ne lui proposant – en apparence – comme seule grille de lecture que la vision subjective du personnage. Seul l’épilogue du film semble un instant sortir de cette logique et fait interagir le monde extérieur au profit d’une célébration douteuse des actes du héros.

Questions pour un débat

Quelle influence peut avoir un film ?

L’interprétation générale de l’histoire nécessite un recul que seul le spectateur peut opérer. Il appartient à ce dernier de juger le personnage, que ce soit en faisant appel à son propre sens moral ou à l’aide des éléments de mise en perspective proposés par le réalisateur comme le passé militaire du personnage (ci-dessous) ou les détails propres à la réalisation (voir p.6-7).

La question de l’interprétation du film est tout particulièrement brûlante au sujet de Taxi Driver. En effet, en 1981, un dénommé John Hinckley Jr. tenta d’assassiner le président Reagan. Après son arrestation, Hinckley affirma être un admirateur du film de Scorsese et surtout de l’actrice Jodie Foster (Iris dans Taxi Driver) qu’il cherchait à séduire. Ce fait divers alimenta une vive polémique autour du film – déjà controversé pour son apparente immoralité – sur le thème de l’influence que peut exercer le cinéma.

Toutefois, le scénario de Taxi Driver est lui-même largement basé sur un autre fait divers à caractère politique : la tentative d’assassinat sur le sénateur Wallace en 1972. Son auteur, Arthur Bremer, relata sa préparation dans un journal intime dont s’inspira le scénariste du film, Paul Schrader, qui y puisa plusieurs éléments (dont le principe même du journal intime). Par ailleurs, les tentatives d’assassinat sur des politiciens médiatisés furent récurrentes dans les années 70 et souvent du fait de personnes désaxées : Sam Bicke (Travis Bickle ?) sur Richard Nixon (en 1974, adaptée au cinéma en 2004 dans The Assassination of Richard Nixon de Niels Mueller) et Sara Jane Moore sur Gerald Ford en 1975.

Taxi Driver est le reflet volontaire d’une réalité dont fait partie l’acte désespéré qui l’incrimine. Reconnu irresponsable à son procès, Hinckley doit avant tout son comportement à sa propre folie et indirectement à l’exemple des antécédents dont le film s’est fait l’écho. Il incarne aussi le modèle le plus extrême d’un spectateur qui a interprété Taxi Driver selon sa propre subjectivité.

Fiche technique

Réalisation : Martin Scorsese d’après le scénario de Paul Schrader
Directeur de la photographie : Michael Chapman
Musique : Bernard Herrmann
Acteurs : Robert de Niro, Jodie Fostrer, Harvey Keitel, Cybill Shepherd, Peter Boyle, e.a.
Production : Julia et Michael Phillips

Récompenses
- Palme d’Or au Festival de Cannes de 1976.

Filmographie sélective

The Big Shave (1967), court-métrage gore et critique de l’intervention au Viêt-Nam
1973 : Mean Streets
Italianamerican (1974), documentaire sur ses parents
1980 : Raging Bull, scénarisé par Paul Schrader
1983 : La Valse des pantins dont la fin fait écho à celle de Taxi Driver
1988 : La Dernière Tentation du Christ scénarisé par Paul Schrader
1990 : Les Affranchis
1995 : Casino
1999 : À tombeau ouvert scénarisé par Paul Schrader
2002 : Gangs of New York
2003 : Mon voyage en Italie, documentaire autobiographique

Daniel Bonvoisin et Paul de Theux

27 décembre 2006