Rosemary’s Baby

« Enceinte du Mal ? »

Ce film culte du cinéma fantastique plonge avec réalisme dans le monde obscur de la sorcellerie et de la paranoïa.

Le réalisateur

Né en 1933, Polanski échappe de justesse au génocide commis par les nazis en Pologne. Son premier film polonais, Le Couteau dans l’eau (1962), est primé à Venise. Après s’être exilé en France, il tourne Répulsion (1965) et Cul de Sac (1966), deux films aux univers et aux personnages ambivalents, puis se consacre au fantastique avec Le Bal des Vampires (1967) et Rosemary’s Baby (1968). En 1969, sa femme Sharon Tate, enceinte, est sauvagement assassinée par Charles Manson. Polanski poursuit toujours une carrière remarquée. En 2002, il sort Le Pianiste qui remporte la Palme d’Or et l’Oscar du meilleur réalisateur.

Synopsis

New York 1966. Les jeunes époux Guy et Rosemary emménagent dans un des appartements d’un building à l’ambiance inquiétante où ils font connaissance avec les Castevet, des sexagénaires envahissants. Ayant décidé de faire un enfant, Rosemary tombe enceinte après une nuit étrange. Tandis que la carrière d’acteur de Guy prend son envol, Rosemary vit une grossesse difficile et commence à s’interroger sur les attentions étouffantes de son entourage.

Contexte du film

Réalisé en 1967, Rosemary’s Baby reflète son époque à propos de deux thèmes : le satanisme et l’avortement. Concernant le premier, les années 60 se caractérisent aux Etats-Unis par une libéralisation des mentalités autour de la religion. Bien que fort imprégnée de christianisme, la société américaine découvre l’impertinence comme l’illustre le titre d’une célèbre couverture du « Time » en 1966 : Is God Dead ? Dans ce contexte, les pratiquants du satanisme se multiplient et n’hésitent plus à faire part de leurs convictions. En 1968, la parution de la Bible satanique d’Anton Lavey cherche à unifier les courants du culte et amène dans les librairies ésotériques des livres réputés sulfureux qui côtoieront les ouvrages sur les médecines douces ou les philosophies orientales. Dès sa sortie, le film suscitera beaucoup de fantasmes autour du thème : Polanski aurait révélé des secrets réservés aux initiés et aurait été chercher auprès de Lavey lui-même des conseils avisés… Moins fantaisistes, les thématiques de l’avortement et de la place de la femme dans la société s’inscrivent dans une période où ces questions agitent la société américaine. En 1962, une présentatrice de la télévision, Sherri Finkbine annonce qu’elle doit se faire avorter suite à la prise d’un médicament nocif. Toutefois, la publicité de l’affaire enflamme les esprits et l’hôpital qui devait l’opérer refuse de le faire. L’affaire devient alors emblématique du débat de société qui aboutira finalement à la légalisation de l’avortement en 1973.

Le cauchemar réaliste façon Polanski

Film culte du cinéma fantastique, Rosemary’s Baby a longtemps hanté le genre car il rompait avec le traditionnel film d’horreur de « série B ». En plantant un décor parfaitement réaliste et en plongeant les protagonistes du film dans des activités quotidiennes banales, chacun peut s’identifier aux personnages. Ici, pas de brouillard, de fantôme ni de monstre. Avant 1968, les films dits d’horreur et fantastique relevaient de la franche série B tels les Dracula et Frankenstein dont les acteurs Lugosi et Boris Karloff incarnaient les principaux représentants. Ce sont des personnages d’emblée horribles et inquiétants, mais surtout, irréels, s’inscrivant dans la droite lignée des films de la Hammer. Ce studio de cinéma d’origine britannique, spécialisé dans le film d’épouvante, connu ses heures de gloire dans les années 1955 à 1970. Outre ses séries B, il y avait aussi les « séries Z », on y voyait de vulgaires représentations de débauche et de sang, des « nanars » ponctués de scènes horrifiantes et de mauvais goût, même si ces films sont aujourd’hui l’objet d’un véritable culte. Par rapport à ce type de productions, Polanski et Rosemary’s Baby étaient véritablement novateurs. N’utilisant quasiment aucun effet spécial, le réalisateur venait de créer un nouveau style : le cauchemar réaliste tablant sur la suggestion. Ce grand classique du cinéma fantastique allait préfigurer une longue série de films diaboliques avec beaucoup de pire et un peu de bon dont L’Exorciste ou la série des Damien qui prolonge les thématiques du film de Polanski. Ce dernier remettra le satanisme et la suggestion du fantastique à l’honneur avec La Neuvième porte (1999).

Thèmes de réflexion

Satan et le Mal absolu

Le film permet de présenter quelques grands traits du satanisme tel qu’il est présent dans les archétypes populaires.
- Les adorateurs de Satan sont infiltrés dans la société et passent pour des gens normaux.
- Ils maîtrisent une sorcellerie basée sur des philtres et des envoûtements.
- Leur objectif est d’accompagner l’avènement du règne de Satan sur la terre, règne qui commencera par la naissance de l’Antéchrist, fils de Satan et d’une femme innocente qui évoque la Vierge Marie.
- Ces adorateurs s’opposent à l’Eglise catholique. Ils matérialisent le Mal tel qu’il est défini par la vision manichéenne du christianisme.
- Le Diable se caractérise par des traits animaux : poils, cornes, yeux carnassiers, sabots…

Ces représentations largement véhiculées par le cinéma tendent à donner au mal, par opposition à la morale chrétienne, une personnification qui l’incarne et qui le dote d’une volonté propre. D’une certaine manière, l’homme n’apparaît plus comme l’instigateur de certaines horreurs mais comme un élément manipulable, jouet de puissances qui le dépassent. N’est-ce pas une manière de le dédouaner de ses responsabilités ?

Une réflexion autour de la grossesse

Indépendamment de l’intrigue sataniste, Rosemary’s Baby raconte l’histoire d’une jeune femme qui vit une grossesse difficile au point de sombrer dans la folie. La nature de cette difficulté provient de l’opposition entre la future mère et son entourage qui lui impose une manière de gérer sa grossesse qu’elle ne souhaite pas et qu’elle finit par rejeter. D’une certaine manière, l’entourage dépossède la jeune maman de sa grossesse. Sous cet aspect, on peut voir dans le film une réflexion sur les questions liées à l’avortement. Cette réflexion met en évidence le point le plus épineux de la problématique : la mère a-t-elle tous les droits sur son propre corps ou la société peut-elle légitimement lui imposer sa morale ? Dans le film, la contradiction entre les attentes des proches et les envies de la mère débouche sur la naissance de l’enfant du Mal. Le réalisateur semble ainsi dénoncer une société qui oppose (hypocritement ?) le bien-être de la mère à celui de l’enfant à venir.

Le récit

Le fantastique par la suggestion

Ce film est un brillant support pour analyser ce qui, dans un procédé narratif, relève de la réalité ou de l’imagination. Tout semble normal autour de la jeune femme. Le couple de jeunes mariés cherche un appartement, repeint les murs, achète des meubles, cherche du travail, rencontrent des voisins… Bref, leur vie ressemble à celle de tout le monde. Une fois brossée cette toile de fond, Polanski va chercher à instaurer une ambiance inquiétante qui va déboucher sur des éléments fantastiques. Cependant, il s’impose de ne pas recourir à la démonstration et de laisser opérer l’imagination du spectateur en lui offrant la lecture subjective des évènements du personnage de Rosemary. La narration se cantonne donc à un exercice de suggestion et cherche à faire partager les soupçons de l’héroïne tout en laissant planer le doute : est-elle folle ?

Questions pour un débat

Qu’est-ce qui génère l’horreur ?

Les procédés suggestifs utilisés par Polanski dans son film se prêtent efficacement à une réflexion sur l’horreur et l’épouvante au cinéma. Pour susciter ces sentiments chez les spectateurs, la plupart des films tentent de montrer l’horrible en le dépeignant à grands coups d’effets spéciaux, à l’instar de l’Exorciste (William Friedkin, 1973). Si certains atteignent leurs objectifs, beaucoup perdent avec le temps la force de leur procédé, le public s’habituant à ces ficelles. Bien que vieux de près de 40 ans, Rosemary’s Baby garde encore son potentiel car il sollicite le spectateur qui doit imaginer ce qu’il ne voit pas. Dès lors, l’imagination est-elle plus forte que la perception ? Un effet de dégoût ou de saisissement égale-t-il en émotion l’angoisse que cherche à faire ressentir les procédés suggestifs ?

Fiche technique

Réalisateur : Roman Polanski
Scénario : Roman Polanski, d’après le roman d’Ira Levin
Produit par William Castle
Interprétation : Mia Farrow, John Cassavetes, Ruth Gordon, Sidney Blackmer, e.a.
Photographie : William Fraker
Musique : Krzysztof Komeda

Filmographie

1962 : Le couteau dans l’eau
1965 : Répulsion
1966 : Cul-de-sac
1967 : Le bal des vampires
1968 : Rosemary’s baby
1971 : Macbeth
1974 : Chinatown
1976 : Le locataire
1980 : Tess
1986 : Pirates
1988 : Frantic
1992 : Lunes de fiel
1994 : La jeune fille et la mort
1999 : La neuvième porte
2002 : Le pianiste
2005 : Oliver Twist

Daniel Bonvoisin, Sylvie Denille et Paul de Theux

26 février 2007