Metropolis

« « Le cœur doit être le médiateur entre la tête et la main » »

Superproduction allemande, Metropolis est un film expressionniste qui inaugure plusieurs thèmes du cinéma d’anticipation. Il n’en subsiste aujourd’hui qu’une version incomplète.

Le réalisateur

Né en 1890 à Vienne, Fritz Lang étudie l’architecture. Après avoir écrit des scénarios, il tourne un premier film en 1919. De 1921 à 1932, il se forge une réputation grâce aux scénarios de sa femme, Thea von Harbou. En 1933, face au nazisme auquel adhère sa femme, il fuit l’Allemagne et rejoint Hollywood où il tourne vingt-et-un films. En 1956, il revient en Allemagne où il réalise ses trois derniers films. Après une longue inactivité, il meurt en 1976.

Synopsis

En 2026, l’industriel Fredersen dirige une ville gigantesque construite à la verticale. Son fils Freder s’aventure dans les entrailles de la cité où il découvre que des ouvriers s’épuisent au travail pour garantir les privilèges de ceux d’en haut. Il s’éprend de Maria, une jeune fille engagée qui prêche l’espoir. Mais un savant fou enlève Maria pour donner son apparence séduisante à un robot de son invention auquel il ordonne de soulever les ouvriers pour détruire la ville.

Contexte du film

Fiction et réalité

Suite à sa défaite militaire de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne des années 20 est un pays en proie à de multiples crises politiques et sociales, à l’inflation et au chômage. Cependant, la création artistique y bat son plein. Après avoir fait le tour des monstres (Caligari, Le Golem, Nosferatu,…) et des héros germaniques (le cycle des Nibelungen), les artistes cherchent l’écho du désarroi populaire dans la vie contemporaine et dans les contradictions du système social. Fritz Lang y va d’une vision futuriste apocalyptique. C’est en découvrant New York, une nuit de 1924, qu’il eut l’idée d’un film sur une mégapole monstrueuse, opposant les dominants du haut de leurs gratte-ciel au peuple croupissant dans les bas-fonds. Ce reflet de l’alourdissement duclimat social de l’époque fut scénarisé par la femme du cinéaste, Thea von Harbou qui s’inspira autant des récits de H.G. Wells que de Jules Verne ou Villiers de l’Isle-Adam.

Un cinéma profondément nationaliste

Miroir des soubresauts du pays, le cinéma allemand de l’époque a bénéficié de créateurs exceptionnels, soutenus par un puissant cartel de producteurs (UFA). Mais vers la seconde moitié des années 20, les financiers américains (Paramount, MGM) investirent dans cette industrie dont ils prirent le contrôle. C’est ainsi que les meilleurs cinéastes furent envoyés à Hollywood. Financiers américains et industriels allemands confièrent alors la direction de l’UFA à Hugenberg, un politicien nationaliste qui devait installer peu après Hitler au pouvoir. Dès lors, les productions furent orientées vers une forme de propagande nationaliste et militariste.

Contexte artistique

Les Courants du cinéma allemand de l’époque

Expressionnisme

En pleine expansion après la défaite allemande de 1918, l’expressionnisme voulait que « les films deviennent des dessins rendus vivants ». Cette vision subjective d’un monde d’après-guerre désarticulait la perspective, les éclairages et les formes. L’homme semblait incongru dans un tel univers déformé et se transformait le plus souvent en monstre. (voir la fiche du film Le cabinet du docteur Caligari, considéré comme le premier film expressionniste).

Kammerspiel

L’autre pôle du cinéma germanique était le Kammerspiel (théâtre de chambre). Antithèse de l’expressionnisme, ce mouvement renonçait aux monstres et tyrans pour se préoccuper des gens ordinaires dans un retour au réalisme social. Construites comme une tragédie classique, et préconisant une unité de lieu (et de temps), les intrigues se limitaient souvent à un fait divers (Le Dernier des hommes de C. Mayer). L’influence de ces deux écoles fut immense sur le cinéma hollywoodien et français.

Thèmes de réflexion

Une société de classes

La cité Metropolis est construite sur une opposition entre bourgeoisie et prolétariat. De nombreux éléments identifient ces deux classes : le cadre de vie (les quartiers du haut ou du bas), les activités (oisives pour les bourgeois, laborieuses pour le prolétariat) et l’apparence (superbe et épanouie pour les premiers, terne et uniforme pour les seconds). Tous ces marqueurs participent à la catégorisation des personnages du film (certains sont à part : Maria et le savant) et rappellent le XIXe siècle. De nos jours, ces distinctions sont moins évidentes. Faut-il en conclure que les différences de classes s’estompent ? Ou, au contraire, faut-il chercher d’autres indices pour situer socialement les individus ? Quelle apparence pourrait prendre une fiction comme Metropolis dans un univers semblable au nôtre ?

L’aliénation à la machine

Le travail de l’ouvrier de Metropolis est caractérisé par un rapport physique à la machine qui lui imprime un rythme de travail insoutenable. Cette aliénation influe sur l’attitude de l’ouvrier, qui tend à devenir robotique, fatigué et soumis. Freder lui-même, pourtant fils du patron, subira cette dictature mécanique et ses effets sur son comportement après une seule journée de travail.

Le récit

Une narration expressive

L’intrigue de Metropolis est relativement simple bien qu’elle fasse intervenir de nombreux protagonistes. Le film se distingue surtout par la manière expressionniste dont il narre le récit. Si les mimiques des acteurs soulignent avec force les humeurs de leur personnage, les évènements sont eux-mêmes mis en scène avec grandiloquence pour souligner leur contenu dramatique. Par ailleurs, le film utilise de nombreuses références oniriques (les visions de certains personnages) pour rendre encore plus explicites les traits saillants de la société qui est décrite.

Les références religieuses

Les symboles et les références empruntent beaucoup à la Bible et au christianisme. La métaphore de la tour de Babel souligne les folies mégalomanes du directeur et du savant (les cerveaux) et renvoie la condition des ouvriers (les mains) à celle des esclaves antiques. Par ailleurs, Maria (Marie ?) annonce la venue d’un sauveur (le cœur) qui parviendra à faire travailler ensemble cerveaux et mains. Face à Maria, son double diabolique (le robot) détourne sa beauté virginale vers une réplique sulfureuse qui tournera la tête des hommes (ce qui n’est pas sans laisser perplexe quant à l’image de la femme). Enfin, une cathédrale, les figures de la mort et des sept pêchés capitaux complètent un usage des symboles judéo-chrétiens pour engendrer une synthèse mystique et dialectique de la lutte des classes qui traverse le film.

Questions pour un débat

Le film véhicule-t-il une idéologie ?

Cette mise en garde contre le développement du machinisme et de la lutte des classes a été interprétée de diverses manières. Elle fut d’abord considérée comme d’inspiration socialisante et parfois interdite pour « bolchévisme ». Pourtant avec le recul, d’autres y virent des similitudes avec le discours et l’esthétique nazis, à l’image de la réconciliation entre le patronat et les ouvriers qui ponctue le récit. On pourrait aussi voir dans le film un appel à un « capitalisme à visage humain », slogan aujourd’hui populaire parmi les classes politiques.

Ces interprétations cherchent bien souvent à déterminer les intentions politiques de l’auteur. Toutefois, inscrite dans une époque bien déterminée, l’œuvre peut aussi véhiculer des confusions propres à son temps qui ne la rattachent pas consciemment à un discours identifiable. Trente ans plus tard, Lang lui-même reviendra sur la fin de son film en la qualifiant de naïve. Finalement, si le film reflète son époque, les commentaires à son sujet sont eux aussi imprégnés par leur contexte. Soumettre l’interprétation du film aux spectateurs révélerait certainement certaines préoccupations du moment à travers le regard subjectif qu’on peut porter sur le passé.

Fiche technique

Réalisateur : Fritz Lang.
Production : Erich Pommer.
Acteurs : Alfred Abel, Gustav Fröhlich, Brigitte Helm, Rudolf Klein-Rogge, Heinrich George, Theodor Loos, e.a.
Scénario : Fritz Lang, Thea von Harbou, d’après le roman de cette dernière.
Photographie : Karl Freund, Günther Rittau, Walter Ruttmann.
Musique : Myles Boisen.

Récompenses

L’UNESCO a déclaré le film Metropolis comme oeuvre faisant partie du patrimoine mondial.

Filmographie

1919 : Pest in Florenz, Die
1922 : Dr. Mabuse : le joueur
1924 : Nibelungen : Siegfried, Die
1924 : Nibelungen : Kriemhilds Rache, Die
1927 : Metropolis
1929 : La femme sur la lune
1931 : M
1933 : Le Testament du Dr. Mabuse
1936 : Fury
1937 : You Only Live Once
1941 : Man Hunt
1945 : Scarlet Street
1955 : Moonfleet
1959 : Le Tigre du Bengale
1960 : Le Diabolique docteur Mabuse

Daniel Bonvoisin et Paul de Theux

19 février 2007