Ma vie en rose

« Quand je serai grand, je serai une fille »

Voguant entre réalisme et onirisme, Ma vie en rose pose la question de l’identité sexuelle pour inviter à réfléchir sur la tolérance et les conventions sociales.

Le réalisateur

Né en 1963 à Bruxelles, Alain Berliner a mené ses études cinématographiques à l’INSAS. Il a commencé sa carrière par différents courts-métrages (Rencontre, Le Jour du Chat et Rose) et comme scénariste pour des téléfilms. Ma vie en rose est son premier long-métrage et le fait connaître du grand public. Après Le Mur en 1998, il réalise en 2000 Passion of Mind aux Etats-Unis. Souvent dramatiques, ses films abordent des problèmes de société. Alain Berliner se revendique du courant du « réalisme magique », caractéristique du cinéma d’André Delvaux.

Synopsis

Ludovic, 7 ans, et sa famille issue de la classe moyenne, s’installent dans une maison de banlieue modèle. Pour s’intégrer à leur voisinage, les parents organisent un barbecue où le jeune garçon se présente déguisé en fille. Face à ce qui est perçu comme une excentricité, le malaise grandit au sein de la famille désemparée et auprès d’un voisinage hostile. Comment lutter contre un petit garçon qui croit être une fille ?

Contexte du film

En 1996 et 1997, la Belgique baigne dans l’affaire Dutroux. Les associations de protection de l’enfance et les marches blanches se multiplient. Dans ce contexte, l’enfant est sacralisé ce qui a certainement conféré à Ma vie en rose un surcroît d’émotion lors de sa sortie en Belgique (bien que la fiction se déroule en France).

Le modèle familial dépeint dans le film est celui des foyers nucléaires traditionnels, c’est-à-dire avec les deux parents et les enfants. Toutefois, ce modèle se raréfie et dans les années 90, la famille tend à devenir monoparentale ou recomposée et les parents sont plus souvent tous les deux au travail. Or, le film présente trois familles d’un premier mariage où les mères semblent ne pas travailler. Cependant, bien qu’éloigné des réalités statistiques, le modèle familial du film reste celui que le public maîtrise et auquel il s’identifie aisément, notamment sous l’influence des séries télévisées. En choisissant cette structure familiale, Berliner rejoint les stéréotypes intégrés par le public et facilite sans doute l’appropriation de l’histoire par les spectateurs.

Pour sa part, le thème de l’identité sexuelle n’est plus tabou en Occident et s’invite régulièrement dans les débats publics. Les personnages homosexuels, lesbiens ou transsexuels sont aujourd’hui régulièrement présents dans les fictions. Dans les années 50, un film comme Ma vie en rose n’aurait certainement pas été imaginable.

Contexte artistique

Le cinéma belge prend un véritable essor dans les années 90. De nombreux films sont récompensés, les réalisateurs et les acteurs se multiplient et les écoles de cinéma acquièrent une réputation européenne. On note toutefois une différence entre les deux côtés du pays. La Flandre produit plus volontiers des oeuvres de prestige comme Daens, tandis que la Communauté française préfère des films à petit budget, coproduits avec des partenaires européens, et qui peuvent compter sur la langue française pour pénétrer des marchés étrangers. Ma vie en rose est caractéristique de ce cinéma francophone de Belgique à succès, comme l’était notamment Le Huitième jour en 1996. Mélangeant également onirisme et réalité au profit d’un hymne à la tolérance, le film de Jaco Van Dormael a peut-être ouvert la voie à celui de Berliner.

Le réalisme magique

Le terme a été utilisé pour la première fois en 1925 par le critique allemand Franz Roh et s’est popularisé au XXe siècle grâce à des auteurs latino-américains. Le genre est fondé sur une représentation à la fois subjective et objective du monde où la fantaisie et la réalité ne s’opposent pas mais composent un tout indissociable. Alain Berliner se réclame de ce courant mis à l’honneur au cinéma par le Belge André Delvaux (1926-2002). Toutefois, les frontières entre le réalisme magique et l’onirisme restent assez floues dans Ma vie en rose. La fantaisie y est introduite par la représentation de l’imaginaire de Ludovic qui se réfère largement à l’univers du la série « Pam » dont il est un spectateur assidu. Pour Ludovic, cette fantaisie prend la forme d’un fantasme dans lequel il se réfugie et où Pam vient lui rendre visite. La chanson de cette série télévisée traverse d’ailleurs le film et en constitue en partie la bande-son. Copie conforme de l’esthétique de la Barbie de Mattel, le monde de Pam est immédiatement identifiable par le spectateur comme étant factice et enfantin.

Thèmes de réflexion

L’identité sexuelle

Le thème de la sexualité est le motif de l’histoire. Cependant, les comportements de Ludovic ne sont pas explicités. Bien que se référant au transgenre, le récit ne développe pas la question et rien n’exclut un délire passager lié à la recherche de l’identité sexuelle.

La tolérance

Le sujet central du film est la tolérance. Ma vie en rose nous décrit un tableau peu reluisant de l’ouverture d’esprit de nos contemporains. Tous les éléments qui révèlent l’intolérance sont stéréotypés et font appel à des archétypes maîtrisés par le public. Ce choix est destiné à encourager, par identification, une réflexion sur le thème. Notre société est-elle vraiment plus ouverte d’esprit qu’avant ? Les normes ont-elles évoluées ? S’en préoccupe-t-on moins, plus ou autant qu’avant ?

La place de l’école

L’école tient une place importante dans le film, ce qui invite à une réflexion sur son rôle. Soucieuse de promouvoir la tolérance, l’institutrice de Ludovic tente de faire accepter la différence auprès des autres élèves et d’éviter les moqueries. L’école est alors présentée comme un lieu d’apprentissage de la vie en commun et d’acceptation de l’autre. Cependant, le film souligne aussi la dépendance de l’institution aux normes de la société. En dépit de l’institutrice, l’école renvoie Ludovic suite à une pétition parentale et, ce faisant, reproduit l’intolérance pourtant exclue du discours éducatif.

Le récit

La narration est linéaire bien qu’entrecoupée d’ellipses peu explicites. La durée de l’action est floue, le spectateur peut présumer que l’histoire s’étend sur environ une année scolaire.

Le récit repose essentiellement sur trois familles. La principale est celle de Ludovic composée de ses parents, Pierre et Hanna Fabre, et de ses grands frères et sœur, Zoé, Tom et Jean. Elle côtoie deux foyers voisins. D’une part, celui d’Albert (le patron de Pierre), Lisette et leur fils Jérôme. Ils sont aisés, conventionnels, propres sur eux et marqués par le deuil de leur fillette. D’autre part, celui de Thierry et Monique, parents de Sophie, plus extravertis et à l’opposé d’Albert et Lisette. Ces deux familles sont représentatives du voisinage dans lequel s’installent les Fabre.

Le film oppose donc deux familles aux styles de vie différents, et place celle de Ludovic à la croisée des deux. Ce schéma joue à la fois sur leur opposition et leur cohabitation. Il cherche surtout à montrer que quelque soit le contexte socioculturel, la réaction face à Ludovic est négative à divers degrés négative.

Dans ce contexte d’intolérance, le personnage d’Elizabeth (ou Granny), grand-mère de Ludovic joue pour lui un rôle de mentor. Elle vit de manière libérée, en opposition avec l’image associée à son âge. Elle est en quelque sorte un modèle pour le garçon et elle le soutiendra tout au long du film en cherchant des solutions et en offrant son réconfort.

Questions pour un débat

Ma vie en Rose peut nourrir un débat sur la tolérance et la différence en invitant, par exemple, les spectateurs à imaginer quelles réactions susciterait une situation similaire dans leur entourage.

Le rôle de l’enfant

Les questions de l’identité sexuelle ne sont pas des sujets neufs au cinéma. Toutefois, Ma vie en rose réussit à émouvoir les spectateurs sur un sujet régulièrement tourné en comédie et généralement axé sur des personnages adultes. Pour sa part, le film utilise un petit garçon ingénu qui justifie son comportement par des raisons enfantines. Il suscite un sentiment d’empathie et de compassion plus grand. La même réaction serait-elle similaire dans le cas d’un adulte ?

Fiche technique

Réalisation : Alain Berliner
Scénario : Chris Van der Stappen, Alain Berliner
Production : Carole Scotta. e.a.
Interprétation : Michèle Laroque, Jean-Philippe Ecoffey, Hélène Vincent, Georges Du Fresne
Directeur photographie : Yves Cape
Musique : Dominique Dalcan

Récompenses

Golden Globes pour le meilleur film étranger (1998)

Filmographie sélective

1987 : Rencontre (court)
1991 : Le jour du chat (court)
1993 : Rose (court)
1997 : Ma vie en rose
1998 : Le mur (TV)
2000 : Passion of mind
2003 : La maison du canal (TV)

Daniel Bonvoisin et Paul de Theux

12 février 2007