Les Sentiers de la gloire

« Une guerre absurde et inhumaine »

Au cœur de la Première Guerre mondiale, Les Sentiers de la Gloire souligne l’atrocité militaire et le cynisme des états-majors en traitant les rapports hiérarchiques entre hommes au sein d’un même camp. Basé sur un livre éponyme et inspiré de faits réels, il reproduit fidèlement les réalités des tranchées françaises.

Le réalisateur

Né à New York, Stanley Kubrick (1928-1999) a débuté dans la photographie. Après trois premiers longs métrages, Les Sentiers de la gloire marque le véritable début d’une carrière jalonnée de succès cultes qui propulseront leur auteur au rang de monstre sacré. Des thèmes chers à un auteur pessimiste apparaissent déjà : la dénonciation de la guerre et la réflexion sur la violence.

Synopsis

Sur les ordres de l’état-major, le général Broulard commande à ses troupes d’attaquer un bastion allemand inexpugnable. Malgré l’énergie du colonel Dax, les soldats ne parviennent pas à franchir le feu ennemi et interrompent leur assaut. De rage, le général accuse le régiment de lâcheté et ordonne l’exécution à titre d’exemple de plusieurs rescapés. Révolté, le colonel Dax tente de s’opposer à cette absurdité.

Contexte du film

Après la Première Guerre mondiale, l’écriture du livre

Le livre dont a été inspiré le film fut écrit en 1934 par Humphrey Cobb qui participa au conflit sous le drapeau canadien. Il s’inspira principalement de l’épisode des caporaux de Souain, exécutés pour l’exemple en 1915 et réhabilités en 1934, et du livre Le Fusillé écrit par une de leur veuve, Blanche Maupas. Dans les années 30, l’opinion est marquée par l’anticipation d’un nouveau conflit. Dans cette ambiance pessimiste, le souvenir sensible de 14-18 fut souvent utilisé par des artistes pour rappeler l’horreur de la guerre, dans l’espoir d’exorciser celle qui s’annonçait.

Après la Seconde Guerre mondiale, la réalisation du film

En 1957, le souvenir de 39-45 prévalait sur celui de 14-18. Mais dès les lendemains de la défaite des pays de l’Axe, la Guerre froide s’installa et nul ne pouvait jurer qu’elle ne serait jamais chaude. Au contraire, la Guerre de Corée (1950-1953) semblait préfigurer un nouvel affrontement sanglant, hanté par la menace d’un holocauste nucléaire. Dans ce contexte crépusculaire et comme Jean Renoir le fit avec La Grande illusion (1937), le réalisateur chercha à susciter le pacifisme en prenant 14-18 comme référence. En 1964, ne s’encombrant plus des parallèles historiques, il réalisa Docteur Folamour, une satyre subversive et apocalyptique de l’équilibre stratégique nucléaire. En 1987, dans Full Metal Jacket, Kubrick reprit le thème de l’aliénation militaire et plaça l’action dans le conflit du Viêt-Nam.

La censure

Anticipant l’hostilité d’une France en pleine guerre d’Algérie et dont les symboles patriotiques sont détournés dans le film (La Marseillaise au générique), les distributeurs l’autocensurèrent en n’introduisant pas de demande de conformité. Il fallait alors se rendre en Belgique pour le voir où, après des incidents dans des salles, le film fut temporairement retiré des écrans. Ce n’est qu’en 1972 qu’il fut projeté pour la première fois en France. Ces crispations illustrent les difficultés d’une nation à considérer de manière critique une histoire souvent mythifiée.

Contexte artistique

Cinéaste autodidacte, Stanley Kubrick a commencé comme photographe de presse pour le magazine Look. Au début des années 50, il se dirige vers le cinéma et finance lui-même deux courts et deux longs métrages qui lui serviront d’apprentissages. Malgré des échecs commerciaux, il s’associe au producteur James Harris et réalise The Killing (l’Ultime razzia) qui lui vaut un bon accueil critique. Grâce à l’appui de Kirk Douglas (le colonel Dax), James Harris achète à Kubrick le script de son adaptation des Sentiers de la gloire et finance le film. Pour des raisons budgétaires et politiques (pour ne pas gêner la diplomatie américaine), le film fut tourné en 60 jours en Allemagne. Moins chère, l’Europe a par la suite accueilli de nombreuses autres productions.

Influencé par le cinéma de son époque, Kubrick est déjà un réalisateur inventif qui s’affranchit des conventions. Les Sentiers de la gloire n’en n’est pas moins estampillé « classique » et s’inscrit dans la tradition des films américains critiques sur la guerre tels que A l’Ouest rien de nouveau (de Lewis Millestone, 1930) ou L’adieu aux armes (adapté du roman d’Ernest Hemingway, de Frank Borzage, 1932).

Thèmes de réflexion

La guerre est-elle absurde ?

Par delà le portrait des horreurs de 14-18, Les Sentiers de la gloire s’en prend avant tout à l’absurdité de la guerre. Des hommes sont envoyés à une mort certaine parce qu’un général espère de l’avancement alors qu’il sait l’assaut impossible. Lorsque celui-ci échoue, le même général accuse ses hommes et provoque leur exécution. Paraissant irréel, cet épisode est pourtant authentique. En proposant une interprétation intemporelle et humaniste de ces évènements, le réalisateur s’éloigne du contexte historique de la fiction. Il cherche à dépasser le cadre de 14-18 pour provoquer un rejet universel de la guerre. Le film peut nourrir un débat sur la question de l’obéissance à l’autorité, sur la rationalité des guerres ou encore sur le cynisme de la logique militaire dans un conflit.

Quel effet produit la guerre et l’armée sur les soldats ?

Kubrick veut dénoncer le processus d’aliénation des soldats à la guerre. Plusieurs scènes montrent des hommes brisés et démoralisés que des officiers houspillent jusqu’au peloton d’exécution en invoquant la bravoure et la patrie. La dernière scène du film complète ce tableau en montrant des soldats qui passent d’un comportement bestial à une émotion sincère face à une jeune captive allemande qui chante pour eux. Ils sont déshumanisés par la guerre et par l’idéologie mais cette aliénation s’efface soudain pour révéler leur vraie nature.

Le récit

Quelle est la fonction narrative du colonel Dax ?

Le récit est bâti sur une constante opposition entre les hauts gradés et les soldats du front. Renforcée par l’invisibilité de l’ennemi, cette opposition montre que la guerre produit ses effets au sein d’un même camp. De nombreux contrastes alimentent cette confrontation comme les cadres de vie des uns et des autres ou les attitudes face au combat (le patriotisme contre la peur). A la fois officier et combattant, le colonel Dax matérialise cette dualité et la transcende. Il rompt avec les valeurs de l’armée française et fait preuve d’un tempérament héroïque et humaniste que le réalisateur propose comme point de repère. C’est à travers ce personnage confortable pour le spectateur que Kubrick transmet sa critique.

Quel est le rôle des ellipses dans le récit ?

Le film propose plusieurs passages brutaux d’une scène à une autre sans que les évènements qui les séparent ne soient explicites. Par exemple, lorsque Dax tente de faire intervenir le général Miraud pour empêcher les exécutions, on entrevoit la possibilité que les prisonniers soient sauvés. Mais on assiste ensuite aux préparatifs de l’exécution. On suppose donc que Miraud n’a rien fait. L’usage de l’ellipse illustre l’irrévocabilité d’une décision de la hiérarchie, malgré les efforts qu’on peut lui opposer. Cette logique aveugle et inhumaine est un aspect par lequel le réalisateur critique l’armée et la guerre.

Questions pour un débat

Est-ce un film d’histoire ?

Pour dénoncer la guerre, Kubrick cherche à fidèlement la reconstituer à l’aide d’éléments authentiques : les costumes, les décors, le contexte de la bataille de Verdun,… Les faits relatés par le livre dont il s’inspire sont également historiques et les relever peut mettre en évidence des aspects repoussants du conflit : la vie dans les tranchées, la tactique du « grignotage » du général Joffre qui consistait à gagner quelques mètres à un prix humain démesuré, les exécutés pour l’exemple, le discours méprisant des officiers, etc. Cette authenticité permet de considérer le film comme étant représentatif de ce qui se passait dans l’armée française.

Mais, a contrario, il faut aussi relever les éléments qui contredisent l’objectivité historique. Bien que les faits soient inspirés de la réalité, ils n’en restent pas moins fictifs. De plus, le film propose une lecture subjective et à sens unique qui s’appuie sur plusieurs procédés (la narration, la réalisation…). Il n’est donc pas un documentaire qui permettrait au spectateur de se faire sa propre opinion mais bien une fiction engagée qui interprète l’histoire.

Fiche technique

Réalisation : Stanley Kubrick
Scénario : Stanley Kubrick sur un roman d’Humphrey Cobb
Musique : Gerald Fried
Acteurs : Kirk douglas, Adolphe Menjou, Karl Meeker, George Macready, e.a. _ Photographie : Georg Krause
Production : James Harris, Kirk Douglas, Stanley Kubrick

Filmographie sélective

1951 : Flying Padre (court)
1953 : Fear and Desire (ultérieurement retiré de la distribution par Kubrick)

1955 : Killer’s Kiss
1956 : The Killing
1957 : Les Sentiers de la gloire
1960 : Spartacus
1962 : Lolita
1964 : Docteur Folamour
1968 : 2001 : l’Odyssée de l’espace
1971 : Orange mécanique
1975 : Barry Lindon
1980 : Shining
1987 : Full Metal Jacket
1999 : Eyes Wide Shut

Daniel Bonvoisin et Paul de Theux

5 février 2007