Les Parapluies de Cherbourg

« Pleurons sous la pluie »

Véritable feu d’artifice de couleurs, chanté de bout en bout, Les parapluies de Cherbourg interroge avec mélancolie l’amour, la maternité solitaire, la séparation et la précarité des sentiments sur fond de guerre d’Algérie.

Le réalisateur

Jacques Demy naît à Nantes en 1931 et décède à Paris en 1990. Il passe par les Beaux-arts, réalise des courts-métrages et sera assistant de Paul Grimault. En 1961, l’émergence de la Nouvelle Vague ouvre la voie à Lola, son premier film. Le hasard, l’amour, les mères solitaires et les marins en partance sont déjà ses thèmes de prédilection. Ses trois premiers films musicaux Les Parapluies de Cherbourg, Les Demoiselles de Rochefort et Peau d’âne démontrent un style très personnel. Couleurs vibrantes, costumes raffinés et dialogues chantés composent un univers enchanteur pourtant bâti autour de drames humains.

Synopsis

Geneviève tient avec sa mère un magasin de parapluies à Cherbourg. Elle a 17 ans et vit son premier amour avec Guy, un garagiste. Le jeune couple rêve de se marier mais la guerre d’Algérie mobilise Guy. La veille du départ, Geneviève se donne à lui et tombera enceinte. Leur amour résistera-t-il à la séparation ?

Contexte du film

Sorti 2 ans après la proclamation d’indépendance de l’Algérie, Les parapluies de Cherbourg est un des premiers films à traiter ouvertement de la Guerre d’Algérie. Celle-ci débuta en 1954 et opposa essentiellement les indépendantistes du FLN (Front de libération nationale) à l’armée française et aux milices des colons français (les Pieds noirs). Se soldant par 27.500 morts du côté de l’armée française et approximativement 250 000 morts auprès des indépendantistes, le conflit (que Paris n’a jamais nommé « guerre ») a profondément divisé les élites politiques françaises. Elle provoqua la chute de la IVe république en 1958 et l’arrivée au pouvoir de Charles de Gaulle. En 1961, à l’occasion d’un référendum, la population française se prononce en faveur de l’autodétermination de l’Algérie ce qui pousse le gouvernement à négocier secrètement avec le FLN.

Sentant le vent tourner, les militaires partisans de l’Algérie française fomentent un coup d’Etat qui échoue non sans avoir inquiété la métropole. A l’indépendance, plus d’un million de Français d’Algérie sont rapatriés. Malgré les aspects spectaculaires de ce long conflit, le sujet resta longtemps tabou et provoque aujourd’hui encore beaucoup de crispations. Ce silence est notamment marqué au cinéma où il faudra attendre 1963 pour voir des films français qui en parlent ouvertement (Le petit soldat de Jean-Luc Godard). Dans ce contexte taiseux, Les parapluies de Cherbourg fait exception en utilisant le conflit comme la cause du malheur de ses héros. Le retour au pays du soldat est également traité dans le film, ce qui correspond sans doute à la manière dont la France vivait la guerre : en la découvrant au travers des conséquences psychosociales dues au retour des soldats mobilisés et à l’immigration massive des Pieds noirs.

Contexte artistique

Deux influences majeures ont marqué Jacques Demy : la comédie musicale américaine de l’après-guerre et l’avènement de la Nouvelle Vague au tournant des années 60. Des comédies musicales d’Hollywood, Demy retiendra l’exubérance des couleurs et l’optimisme. A plus d’un titre, Les parapluies de Cherbourg évoque des films comme Chantons sous la pluie.

Outre la coloration presque outrancière, on peut noter le décalage entre la réalité grinçante du monde dans lequel se déroule le récit et la légèreté du procédé musical. A la Nouvelle Vague, Jacques Demy doit sans doute d’avoir pu réaliser son premier film, Lola, dont l’ambition artistique dut être réduite en raison des budgets. Le bon accueil réservé à ce film, l’implication de la productrice Meg Bodard et le vent de liberté qui soufflait alors sur le cinéma français permirent Les parapluies de Cherbourg dont l’extrême singularité fut récompensée par un bon accueil public et une Palme d’Or à Cannes.

Autres films sur le même thème

Les roseaux sauvages d’André Téchiné (1994) En 1962, tandis que la Guerre d’Algérie vit des dernières sanglantes sous l’influence des milices de l’OAS, un jeune Pied noir est recueilli dans un lycée campagnard de la métropole. Sur fond d’amours adolescentes, son arrivée bouleversera la tranquillité du village.

Thèmes de réflexion

La guerre d’Algérie

Bien qu’elle ne soit évoquée qu’en toile de fond, son impact sur le cours de l’existence des individus est un des thèmes que Jacques Demy aborde. Ainsi, Les parapluies de Cherbourg est un des premiers longs-métrages français à en porter les stigmates à l’écran. Car c’est bien cette guerre qui sépare les deux amants et met entre eux une distance physique et temporelle qui sera fatale à leur amour. Le film est d’ailleurs divisé en chapitres datés qui permettent de tracer une parallèle entre la vie à Cherbourg et les étapes de la guerre d’Algérie, pourtant peu explicitées.

Le premier amour contre la réalité de la vie

L’importance du premier amour dans le cœur d’une jeune fille et l’idéal qu’il représente à ses yeux sont soulevés par la mère de Geneviève. Elle le comprend, fait référence à son propre passé, mais elle met en avant sa relativité et le met en balance avec des impératifs matériels. « On ne tombe pas amoureux d’un visage », « Quel avenir t’offre-t-il ? ». « Ne gâche pas ta vie comme moi ». La jeune fille cèdera rapidement à ce discours raison-pression. Geneviève reconnaît même qu’avec le temps, lorsqu’elle pense à Guy : « Il n’est plus qu’un visage sur une photo ».

L’amour épistolaire

Les sentiments de Guy et Geneviève disparaissent au fil des lettres qui se font de plus en plus rares et émotionnellement de moins en moins denses. Chaque lettre ou absence de lettre éloigne plus encore les amoureux. Leur romance en est progressivement anéantie. En quelque sorte, leur histoire illustre le dicton « Loin des yeux loin du cœur ». Bien des amours ont pourtant résisté à leur seule existence littéraire. Cette formule en a même stimulé certains : Abelard et Eloise, Apollinaire et ses lettres à Lou, Sartre et Simone de Beauvoir, etc. La littérature ne manque pas d’exemples d’histoires amoureuses qui subsistent à travers l’écriture, voire sont sublimées par elle. En ce sens, ce film peut être une amorce pour partir sur les traces de l’amour dans la littérature.

Le récit

Le récit, linéaire, se subdivise en quatre parties, datées avec précision et entrecoupées de longues ellipses. La première s’axe sur le couple avant le départ de Guy, la seconde sur Geneviève en l’absence de Guy, la troisième sur Guy à son retour et la dernière sur la brève rencontre entre les deux anciens amants. La particularité de ce découpage est qu’il justifie ses focalisations (sur le couple, sur Geneviève, puis sur Guy) selon ce qui se déroule à Cherbourg, véritable lieu unique de l’intrigue. C’est en quittant la ville que les personnages quittent la scène. Cette attache du narrateur au lieu et la temporalité est une manière d’accentuer, voire de démontrer, que l’objet de récit, l’amour (celui de Guy et de Geneviève et qui semble résider à Cherbourg), est finalement tributaire des distances, qu’elles soient temporelles ou géographiques.

Questions pour un débat

La réalité contre l’amour

Cette réflexion sur l’absence, sur la distance et sur la vacuité des promesses aboutit à un constat d’échec désenchanteur. Ce couple qui aurait probablement fondé une famille sans cette séparation infligée par la guerre n’existera jamais et leur enfant sera élevé par un père de substitution. Cette confrontation entre l’amour et une morne réalité se prête bien à une réflexion sur la force des sentiments. Faut-il voir dans l’histoire de Guy et de Geneviève une généralité fatale ou, au contraire, une abdication précoce ? La situation de fille mère de Geneviève justifie-t-elle le dénouement ? Cette difficulté serait-elle la même de nos jours ou, au contraire, la naissance d’un enfant pourrait-elle aider à consolider le couple ?

Fiche technique

Réalisation et scénario : Jacques Demy.
Production : Mag Bodard.
Musique : Michel Legrand.
Distribution : Catherine Deneuve, Nino Castelnuovo, Marc Michel, Anne Vernon, e.a.

Récompenses

Palme d’Or au festival de Cannes, Prix Louis-Delluc, Prix Méliès (Syndicat français des critiques de cinéma).

Filmographie

1961 : Lola
1963 : La Baie des Anges
1964 : Les Parapluies de Cherbourg
1967 : Les Demoiselles de Rochefort
1968 : Model Shop
1970 : Peau d’âne
1973 : L’événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la Lune
1978 : Lady Oscar
1982 : Une chambre en ville
1985 : Parking
1988 : La Table tournante
1988 : Trois places pour le 26

Daniel Bonvoisin, Sylvie Denille et Paul de Theux

29 janvier 2007