La Haine

« Jusque-là, tout allait bien »

Entre réalisme et stéréotypes, La Haine est souvent évoqué comme illustratif de la question des banlieues françaises. Sorti en 1995, il semble aujourd’hui prophétique de la détérioration de la situation qu’a connue la France dix ans plus tard. Cependant, le film dénonce avant tout les abus policiers. Il traduit le ressentiment d’une certaine jeunesse des cités et dépeint son quotidien et sa culture.

Le réalisateur

Né en 1967 et fils du réalisateur Peter Kassovitz, Mathieu Kassovitz a débuté sa carrière par des courts-métrages qui préfiguraient trois premiers films d’auteur remarqués pour leur style. Depuis Assasin(s), il s’est réorienté vers un cinéma de commande et a entamé une carrière à Hollywood. Egalement acteur de talent, il a tourné pour des réalisateurs comme Audiard, Costa-Gavras ou Spielberg.

Synopsis

Victime d’une bavure policière, le jeune Abdel est entre la vie et la mort. Au lendemain des faits, ses amis Hubert, Saïd et Vinz vont vivre une journée animée, ponctuée de confrontations avec la police, de petits trafics et de défonce. Mais Vinz a trouvé une arme à feu et avertit ses amis : si Abdel meurt, il le vengera en éliminant un policier.

Contexte du film

Contexte politique

Dans les années 50 et 60, la reconstruction et le développement économique encouragent une importante immigration. Cette pression démographique s’accompagne du développement de bidonvilles autour des villes industrielles. Pour régler la question du logement, l’Etat français entreprend la construction de banlieues à loyer modéré dans les ceintures ouvrières des grandes villes. Essentiellement caractérisées par de grands immeubles à l’architecture froide, ces cités « modèles » subissent de plein fouet la crise économique née dans les années 70. Désertées par les classes moyennes, dévastées par le chômage, elles finissent par regrouper les populations les plus défavorisées ou en séjour illégal. La « cité » devient alors le stigmate de la misère et de l’exclusion sociale, marqué par l’impression d’abandon et d’inhumanité de ses bâtiments. Le climat social y devient propice à des explosions de violence et la criminalité s’y installe durablement.

Les premiers affrontements avec les forces de l’ordre datent de 1979, à Vaulx-en-Velin. Depuis, les émeutes ponctuent l’histoire des cités, souvent liées à des accidents avec la police. Dans la première moitié des années 90, la politique répressive du ministre de l’Intérieur Charles Pasqua attise des tensions qui culminent avec les minimisations de nombreuses bavures policières. Le succès du hip-hop donne soudain aux cités une identité culturelle subversive, souvent montrée du doigt par la droite française. La question des banlieues envahit le débat politique et médiatique, les clichés se multiplient et se teintent d’ethnicité et d’islamisme (polémique absente du film). Lors des émeutes sans précédent de 2005, le stéréotype du banlieusard est inscrit dans l’imaginaire français et le débat est dorénavant un terrain d’affrontement, parfois démagogique, d’une politique accusée de ne pas avoir anticipé la situation.

Contexte culturel

Depuis ses origines, le cinéma français traite de la délinquance juvénile et suit son évolution centrifuge du centre-ville (« Les 400 coups », François Truffaut, 1958) à la périphérie. Le point du vue est aussi passé des institutions (focalisation sur l’école, la police ou le juge pour enfants) au jeune lui-même, placé au centre des fictions. Sans avoir inauguré le genre, La Haine a ouvert la voie à la critique sociale, boudée par un cinéma hexagonal qui lui préférait les films de patrimoine (adaptations de romans, films campagnards,…) ou de style (le cinéma de Luc Besson ou de Leo Carax).

Notamment précédé sur le thème des cités par De bruit et de fureur (Jean-Jacques Brisseau, 1988), La Haine préfigure Ma 6-t va crack-er (Jean-François Richet, 1997) ou L’esquive (Abdel Kechiche, 2003). Le film le plus stéréotypé sur la question est sans doute Le plus beau métier du monde (Gérard Lauzier, 1996). Les bidonvilles de jadis et l’immigration algérienne sont au centre de Vivre au paradis (Bourlem Guerdjou, 1998).

Outre son admiration pour Luc Besson (et pour Le dernier combat, 1983), Mathieu Kassovitz revendique aussi l’influence du cinéma américain et tout particulièrement de Steven Spielberg et de Martin Scorsese dont la scène du miroir de Taxi Driver est singée par Vinz. Kassovitz explique aussi avoir été fort inspiré par Z de Costa-Gavras (1969) lors de l’écriture de La Haine.

Thèmes de réflexion

Quelle comparaison peut-on faire entre la France et la Belgique au sujet de la gestion urbaine des populations défavorisées ?

Tourné dans une cité française réputée difficile, le film montre des infrastructures démesurées, délabrées et marquées par le vandalisme (tags, voitures brûlées,…). La transposition d’une partie de l’action dans le Paris intra-muros souligne le contraste avec un environnement moderne dont se sentent exclus les personnages principaux. L’état des cités et l’enclavement des populations qui y vivent sont des explications courantes des troubles sociaux des banlieues. Cette lecture réductrice peut alimenter des questions sur la situation belge. L’inexistence de pareils complexes urbains en Belgique expliquerait-elle que le malaise soit moins présent ? Est-il absent ? Les conditions socioéconomiques sont-elles les mêmes ?

Le récit

Quel rôle jouent les personnages dans la narration ?

Le récit se focalise sur un trio de personnages qui ont chacun une fonction bien précise. Vinz est la tête brûlée, il anime le récit en y introduisant une arme et en manifestant son désir de tuer un policier. Hubert, le sage, cherche à tempérer Vinz et le confronte à la réalité de ses intentions. Saïd est plus en retrait dans l’intrigue, il est le point de référence du spectateur, le témoin de la tragédie. Le face à face entre Vinz et Hubert est le moteur de la narration et son dénouement sert le propos du réalisateur : Hubert convainc Vinz de renoncer à la violence mais une ultime bavure policière remet tout en cause.

Comment s’axe le récit ?

Tout le film est basé sur l’anticipation d’un dénouement tragique, soutenue par trois procédés :
- L’affichage du déroulement horaire de la journée, illustré par un tic-tac menaçant, alourdit l’ambiance et laisse supposer qu’on va vers un moment clé.
- La « blague » d’Hubert, « ce qui compte c’est l’atterrissage », trois fois énoncée, est une mise en abyme du récit qui illustre le message du réalisateur : la société va dans le mur.
- L’histoire semble être un flash-back qui prend Saïd comme référence. Le premier plan du récit le montre ouvrant les yeux tandis qu’une détonation injustifiée retentit. Cette détonation renvoie à celle qui ponctue le dernier plan du film où Saïd ferme les yeux devant le spectacle d’Hubert et du policier qui se braquent.

Questions pour un débat

Les exactions policières sont-elles les causes principales de la violence ?

Prendre La Haine pour un documentaire de fiction sur les banlieues fausse le débat car il se focalise en réalité sur l’affrontement permanent entre la police et les jeunes. Il s’ouvre sur des images d’émeutes, il débute et s’achève sur une bavure policière et passe par une séance de torture dans un commissariat. A près de dix reprises, le trio d’amis sera confronté à une police partiale, ce qui alimente leur frustration. Excessif, La Haine n’analyse pas les causes profondes des problèmes des banlieues. Comme l’affirme son réalisateur, il traite avant tout des bavures policières. Ce sont sans doute les concordances entre les stéréotypes de la cité, les images médiatiques des émeutes et celles du film qui entretiennent l’illusion du documentaire et de « déjà-vu ».

Est-ce la réalité qu’on nous montre ou des stéréotypes ? Quels sont-ils ? Tourné dans une cité difficile de la banlieue parisienne et imprégné de son ambiance, le film cherche à être réaliste. Cependant, il reste une œuvre de fiction qui véhicule une interprétation et non une réalité objective. Le réalisateur a cherché à contredire certains clichés médiatiques : les jeunes ne sont pas des sauvages, ils ne sont pas racistes et ils maîtrisent une culture complexe à l’image de leur musique, de leur danse et surtout d’un langage imagé qui bouscule avec invention la syntaxe traditionnelle.

Mais le film véhicule aussi certains stéréotypes : l’absence d’autorité parentale (absence du père, impuissance de la mère) ; l’inactivité professionnelle compensée par du petit trafic ; un univers masculin ; etc. Même basées sur des éléments observables, ces représentations masquent une réalité moins uniforme.

Fiche technique

Réalisation et scénario : Mathieu Kassovitz.
Acteurs : Vincent Cassel, Hubert Koundé, Saïd Taghmaoui, e.a.
Photographie : Pierre Aïm.
Production : Christophe Rossignon.

Récompenses

Prix de la mise en scène à Cannes (1995), César du meilleur film, du meilleur montage et du meilleur producteur (1996).

Filmographie sélective

1990 : Fierrot le pou (court)
1991 : Cauchemar blanc
1992 : Assassin… (court)
1993 : Métisse
1995 : La Haine
1997 : Assassin(s)
2000 : Les rivières pourpres
2003 : Gothika

Daniel Bonvoisin et Paul de Theux

22 janvier 2007