La fureur de vivre

« La naissance d’un mythe »

Sorti un mois après la mort de sa vedette James Dean, ce film est devenu culte pour plusieurs générations de jeunes Américains. Indépendamment du mythe, le film est emblématique de la délinquance juvénile et décline les rapports de l’adolescent à la figure du père.

Le réalisateur

Nicholas Ray est né en 1911 aux Etats-Unis. Après des études avortées en architecture, il s’oriente vers le théâtre et rencontre Elia Kazan. Grâce à celui-ci, Ray débute derrière la caméra en 1948 et connaît plusieurs succès dont le western Johnny Guitar. La mort de James Dean, auquel il s’était attaché, marque le début d’une période marquée par des déboires financiers et de graves problèmes de santé. Il meurt en 1979 non sans avoir fortement influencé des cinéastes comme Godard et Wenders.

Synopsis

Après un passage au commissariat pour ivresse publique, le jeune Jim s’apprête à découvrir Los Angeles où ses parents, avec lesquels il est en froid, viennent de s’installer. Il rencontre la jolie Judy et le fragile Plato mais doit affronter Buzz, chef d’une bande. Lors d’un défi, Buzz meurt accidentellement. Bouleversé, Jim rompt avec ses parents et se réfugie avec Judy et Plato dans un manoir abandonné.

Contexte du film

En 1955, la politique extérieure des Etats-Unis est dominée par la Guerre froide qui alimente une course à l’armement atomique et la crainte naissante d’un possible holocauste nucléaire. Sur le plan intérieur, les questions des droits civiques et de la ségrégation raciale animent fortement la politique et provoquent des raidissements parfois très conservateurs. Mais les années 50 sont aussi marquées par une croissance économique exceptionnelle qui s’accompagne d’une augmentation de la consommation des ménages. La famille nucléaire disposant de voitures, d’électroménager et vivant confortablement dans un pavillon de banlieue devient le modèle étalon du bonheur américain.

Un nouveau genre : la délinquance juvénile

C’est dans ce contexte que les médias américains s’emparent de la délinquance juvénile, un phénomène jugé nouveau et inquiétant. Régulièrement, des actes de vandalisme ou de combats de bande sont relatés et souvent du fait d’une jeunesse aisée. Pratiquement dépourvue d’analyse socioéconomique, la réaction du monde adulte est majoritairement paternaliste et penche pour des explications d’ordre psychologique. En 1953, le phénomène fait son apparition au cinéma avec The Wild Ones (L’équipée sauvage) de Laslo Benedek avec Marlon Brando en chef d’une bande de jeunes motards. Deux ans plus tard, sort The Blackboard Jungle de Richard Brookes, film plus social sur la violence à l’école. Tourné peu après ce dernier, La Fureur de vivre s’inscrit pleinement dans ce genre et représente bien comment le phénomène est envisagé par la société américaine. Ainsi, son titre anglo-saxon, A Rebel Without a Cause, est également celui d’un ouvrage de 1944 qui cherche à expliquer les actes d’un tueur par des troubles psychologiques et familiaux. Quant au scénario, il s’inspire directement de faits divers relatés par la presse de l’époque, dont l’accident de la course de voiture « chicken run ». Ces films fondèrent le genre du Teen Movie américain qui, depuis, ne cesse d’être exploité à plusieurs sauces et réutilise des mêmes éléments au point de les ériger en archétypes.

Contexte artistique

La naissance de la contre-culture jeune

Bien qu’il ne traite pas explicitement des modes de vie culturels de ses personnages et que son héros reste finalement très conventionnel, le film s’inscrit pourtant dans l’iconographie de la contre-culture jeune naissante. Contrairement sans doute aux intentions presque pédagogiques de son scénario, le film a porté sur les fonds baptismaux l’image du jeune en rupture avec la société et avec les générations qui le précèdent. Cette image, largement amplifiée par la légende de James Dean, a essentiellement été forgée par l’accueil triomphal que reçut le film et donc, par le public lui-même. L’identification à un personnage authentique guidé par ses émotions et en butte avec son environnement s’inscrit pleinement dans la naissance du phénomène rock et préfigure la contestation des valeurs traditionnelles que connaîtront les années 60.

Thèmes de réflexion

Le phénomène de bande

La délinquance des jeunes du film ne semble pas justifiée par des causes socioéconomiques. Au contraire, ils évoluent dans les banlieues nanties de Los Angeles. La Fureur de vivre propose plutôt une grille de lecture axée sur des phénomènes d’identification et de groupes qui semblent renvoyer à l’éthologie, l’étude des comportements animaux et humains. On peut aisément décrypter la dynamique de la bande à travers le rôle du chef, Buzz, qui se conduit comme un mâle dominant soucieux de mater ses rivaux éventuels. Les confrontations entre Buzz et Jim n’ont pas pour objectif d’éliminer l’autre mais bien de montrer qui est le plus fort et semblent avoir Judy pour enjeu.

La relation au père

Les trois personnages principaux du film sont animés par une relation difficile avec leur père. Cette relation évolue suite au bouleversement provoqué par Buzz. Pour chacun des personnages, l’exercice qui consiste à relever cette relation et son évolution permettrait une approche plus pointue du film et éclairerait ce thème central.

Jim est en rupture avec son père qu’il juge trop mou et écrasé par sa mère. Le film rend la chose explicite en affublant le père d’un tablier de ménagère et en lui faisant faire des tâches domestiques. C’est l’absence de l’autorité et de repères qui perturbe le fils.

Le père de Judy condamne sa sexualité qui s’épanouit (il l’estime provocante) mais il rejette aussi la tendresse de sa fille à son égard (qu’il juge enfantine). Ce paradoxe maintient Judy dans une ambiguïté perturbante : est-elle une enfant ou une adulte ? Jim sera pour elle une figure paternelle de substitution, qui flatte sa sexualité et qui lui prodigue de la tendresse.

Plato souffre de la démission et de l’absence de ses parents et tout particulièrement de son père. Il cherche une famille de remplacement et croit la trouver auprès de Jim et de Judy, ersatz de couple parental. Cette illusion semble provoquer de graves troubles qui le renvoient à la limite de la fantasmagorie dont le sortira l’affection toute paternelle de Jim. On peut également relever la manifestation d’une sensualité envers Jim qui laisse supposer des tendances homosexuelles refoulées.

Jim résoudra la problématique propre à chacun des personnages, y compris la sienne. Son action provoque un passage à l’âge adulte (fatal pour Plato) en assumant pour chacun le rôle paternel qui faisait défaut (il s’impose à lui-même la discipline).

Le récit

Une narration classique

Le récit se caractérise par une construction simple. L’histoire dure 24 heures, l’intrigue est linéaire et se déroule dans des lieux aisément identifiables qui servent de décor à l’action (le déplacement est quasiment absent du film). Cette simplicité évoque la règle classique des trois unités élaborée au XVIIIe siècle pour le théâtre (dont est issu le réalisateur) sans pour autant les appliquer à la lettre.

L’allégorie de la caverne

Le personnage de Plato fait référence au philosophe grec Platon. En effet, outre l’évidente homonymie, le personnage semble vivre dans le film l’allégorie de la caverne développée par le penseur. Réfugié dans son univers intérieur, Plato refuse d’affronter la réalité et ne se fie qu’à son interprétation du monde. Le rapport à la lumière et aux ombres est fort présent autour du personnage qui se réfugie constamment dans l’obscurité et craint les lumières extérieures tels les projecteurs de la police.

Questions pour un débat

La Fureur de vivre montre la responsabilité des parents dans le phénomène de délinquance juvénile. Cependant, il se réfère à un archétype familial propre aux valeurs américaines blanches des années 50. Le père y a une fonction centrale tandis que le rôle de la mère est passif voire négatif s’il prend de l’ascendant (dans la famille de Jim). Cette vision peut introduire deux questions. Le rôle de la mère est-il à ce point insignifiant ? Y a-t-il une universalité à retenir du film malgré ses visions idéologiques ?

Fiche technique

Réalisation : Nicolas Ray
Scénario : Nicolas Ray, Irving Shulman, Stewart Stern
Production : David Weisbart
Acteurs : James Dean, Nathalie Wood, Sal Mineo, Corey Allen, Dennis Hopper, e.a.
Photographie : Ernest Haller
Musique de Leonard Rosenman
Titre original : A Rebel Without a Cause

Filmographie sélective

1947 : Les amants de la nuit
1952 : Les indomptables
1954 : Johnny Guitar
1955 : A l’ombre des potences
1955 : La fureur de vivre
1957 : La forêt interdite
1960 : Le roi des rois

Daniel Bonvoisin et Paul de Theux 28 décembre 2006