La chambre du fils

« Comment surmonter la perte d’un enfant ? »

Palme d’or à Cannes en 2001, La chambre du fils s’axe sur deux thèmes qui s’entremêlent : la psychanalyse et le travail du deuil. Il examine le bouleversement que provoque la mort d’un enfant sur les membres d’une famille modèle et se focalise sur le père, un psychanalyste qui n’accepte pas la disparition de son fils.

Le réalisateur

Giovanni, dit Nanni, Moretti est fils d’enseignants. Dans les années 70, autodidacte, il entame une carrière de réalisateur dans une Italie dont le cinéma s’étiole. Acteur, voire personnage central de presque tous ses films, il y décline – souvent avec humour et ironie – des thèmes personnels comme la paternité ou la maladie tout en s’engageant politiquement.

Synopsis

Mari comblé et père concerné de deux adolescents, le psychanalyste Giovanni suit avec sérénité plusieurs patients. Un dimanche, il accepte de se rendre auprès de l’un d’entre eux au lieu de courir avec son fils Andrea. Celui-ci en profite pour partir en mer avec ses amis et décède lors d’un accident de plongée. Bouleversée, la famille tente de surmonter un deuil difficile qui fragilise le couple et perturbe Giovanni dans son travail. Un jour, la mère découvre que son fils correspondait avec une inconnue.

Contexte du film

Lorsque le film est tourné, l’Italie est dirigée par la gauche depuis sa victoire historique aux élections de 1996. Ouvertement situé dans la même famille politique, Moretti peut mettre de côté son militantisme au profit d’une œuvre apolitique. Au passage de l’an 2000, l’Italie et l’Europe en général vivent une période d’optimisme économique qui gagne le discours politique. Cette euphorie trompeuse explique peut-être la nature idéale et sans souci du foyer familial que nous dépeint le réalisateur. Affranchi du contexte sociopolitique et de son « antiberlusconisme » viscéral, Moretti se concentre sur le thème de la psychanalyse et en propose une approche presque scolaire.

Fondée par Freud à l’aube du XXe siècle, la psychanalyse est une méthode de la psychologie clinique qui entend soigner des troubles mentaux en explorant l’inconscient des patients. En pratique, elle s’axe surtout sur un discours introspectif, encouragé et soutenu par un psychanalyste. Elle fut introduite en Italie dans les années 30 par Edoardo Weiss (1889-1971). Depuis sa naissance, la psychanalyse est l’objet de nombreuses critiques, souvent passionnées mais qui relèvent aussi les lacunes dans l’observation scientifique de ses effets. Après une popularisation importante, cette méthode est confrontée à d’autres thérapies psychologiques réputées plus efficaces. Le concept du travail du deuil a connu ses premiers travaux avec le psychanalyste américain Erich Lindemann, dans les années 40.

Contexte artistique

Après des décennies de gloire alimentées par des grands noms du cinéma comme Rosselini, Antonioni, Fellini, Visconti et autres Pasolini, le cinéma italien a vécu dans les années 80 des moments difficiles. La concurrence des chaînes de télévision privées et la diminution des aides publiques provoquèrent la disparition des petites salles et la contraction du marché intérieur, devenu trop maigre pour soutenir une production jadis hollywoodienne. Moretti a réalisé son premier long métrage peu après l’assassinat de Pasolini (1975) qui symbolise pour lui la mort du cinéma italien. Affranchi dès ses premières œuvres des moyens importants auxquels s’étaient habitués les grands réalisateurs transalpins, Moretti a su construire un cinéma très personnel et réaliste au sein duquel il occupe souvent la première place.

La chambre du fils traite de la mort d’un enfant, sujet difficile toujours envisagé avec douleur par le cinéma. Moretti lui-même allait être père lorsqu’il imagina le scénario mais, concevant difficilement de réaliser un tel film au moment d’entamer sa paternité, il repoussa le projet pour réaliser, en 1998, Aprile qui traite de la naissance de son fils. Avant lui, le cinéma italien s’était déjà penché sur le deuil de l’enfant avec, notamment, Allemagne année zéro (1948) et Europe 51 (1952) de Rossellini ou L’Incompris de Comencini. Ce thème tragique est également au centre du film du Canadien Atom Egoyan, De beaux lendemains (1997). Enfin, sorti en 2001, The Unsaid traite de la fragilisation d’un psychanalyste suite au suicide de son fils.

Thèmes de réflexion

Le travail du deuil

La chambre du fils introduit ce concept psychanalytique. Face à la mort d’Andrea, les trois membres de la famille vivent chacun ce processus à leur manière. Les trois étapes généralement associées au concept – le choc, la désorganisation et la réorganisation – transparaissent dans le film, à des degrés divers. Chaque personnage mérite d’être examiné, peut-être en soulignant comment il vit ces étapes. Le salut vient finalement d’un personnage tiers, la jeune Arianna, amie d’Andrea.

Pour découvrir la psychanalyse ?

Les séquences d’analyse sont basées sur des faits cliniques dont s’est inspiré Moretti. Les portraits de patients que tire le film évoquent divers troubles mentaux : l’anxiété, l’obsession… que le personnage du psychanalyste espère soigner au moyen d’un même procédé. Le film s’attarde tout particulièrement sur les rapports entre l’analyste et ses patients.

Le récit

Comment s’articule le film ?

La force dramatique du film repose pour beaucoup sur la partie qui précède la mort d’Andrea. Loin de préparer le spectateur à affronter l’évènement, elle décrit l’univers familial. Ce procédé préparatoire est renforcé par la qualité des relations de cette famille heureuse que rythment des petites contrariétés, insignifiantes au regard du malheur qui les frappe. L’objectif du récit est de montrer comment le deuil s’oppose au bonheur perdu. La mort d’Andrea n’est ni introduite, ni montrée pour ne pas détourner le récit de ce qui l’anime : non la disparition elle-même mais bien comment elle est vécue par les autres.

Une métaphore des relations fils/père ?

Le récit s’attarde longuement sur la relation entre le père et le fils. Avant sa mort, Andrea s’éloigne de l’image que son père se fait de lui. Cette distanciation perturbe Giovanni qui semble craindre la disparition du fils tel qu’il l’idéalise. Cette dynamique atteint son paroxysme lors du deuil durant lequel Giovanni n’accepte pas la disparition d’Andrea. Sous cet angle, le récit peut apparaître comme étant une réflexion sur la possessivité d’un père envers son fils.

Que racontent les séances de psychanalyses ?

Ces séquences s’insèrent dans le récit et détournent l’attention du spectateur de l’intrigue familiale. Elles alimentent la réflexion sur les deux thèmes centraux du film, le deuil et la psychanalyse. Sur le deuil, elles montrent que Giovanni ne le surmonte pas, qu’il ne s’applique pas à lui-même les raisonnements qu’il propose à ses patients et que cela empiète sur son travail. Concernant la psychanalyse, elles décrivent le rôle du thérapeute. Fragilisé, Giovanni s’implique émotionnellement dans ses rapports avec ses patients. Cette faiblesse remet en cause la fonction de « neutralité bienveillante » du psychanalyste envers son patient et en souligne l’importance.

Questions pour un débat

Une approche clinique de la mort et du deuil ?

Face au traumatisme de la mort d’un enfant, le film propose un travail du deuil presque mécanique. La disparition brutale d’Andrea suggère une lecture très laïque de la mort, éclairée par l’inefficacité du discours religieux incapable d’apporter une explication satisfaisante au drame. Parallèlement, aucune enquête n’est menée et les parents semblent renoncer à découvrir ce qu’il s’est réellement passé lors de la plongée. Seul le travail des personnages sur eux-mêmes les aide à surmonter leur peine.

Une approche universelle du deuil ?

La famille qui y est décrite est particulièrement idéale et heureuse, les parents sont modernes et s’investissent dans l’éducation de leur enfant. On peut se demander comment le deuil serait vécu dans une famille issue d’un autre contexte économique et familial. On ne voit pas de visites de proches, ni de gestes de solidarité. Au contraire, cet isolement s’approfondit jusque dans le couple qui se déchire. Cette absence de la communauté n’implique-t-elle pas une lecture trop individualiste des moyens de vivre le deuil ? Le personnage d’Arianna vient-il combler cette carence ?

Fiche technique

Réalisation : Nanni Moretti.
Scénario : Nanni Moretti, Linda Perri, Heidrum Schlef.
Production : Nanni Moretti, Angelo Barbagallo, e.a.
Acteurs : Nanni Moretti, Laura Morante, Jasmine Trinca, Giuseppe Sanfelice, e.a.
Photographie : Giuseppe Lanci.
Musique de Nicolas Piovanni
Titre original : La stanza del figlio

Récompenses

Palme d’or au festival de Cannes (2001).

Filmographie

1973 : Paté de bourgeois (court)
1976 : Je suis un autarcique
1985 : La messe est finie
1989 : Palombella Rossa
1994 : Journal intime
1998 : Aprile
2001 : La chambre du fils
2006 : Caïman

Daniel Bonvoisin et Paul de Theux

27 décembre 2006