Germinal

« Un regard sans concession sur la vie ouvrière et la condition humaine »

Fidèlement adapté du roman d’Emile Zola, Germinal s’est doté de moyens importants pour reconstituer avec réalisme le travail de la mine, la misère du XIXe siècle et les difficultés de la lutte ouvrière.

Le réalisateur

Né en 1934, Claude Berri débute comme acteur. Après un premier court, Le poulet (1963), il réalise en 1968 Le vieil homme et l’enfant qui le fait connaître et inaugure une série de films autobiographiques. En 1983, il réalise Tchao Pantin qui remporte cinq césars et qui inaugure ses adaptations littéraires (Jean de Florette, Uranus...), avant de revenir à un cinéma plus intime (La débandade). Claude Berri est également un producteur important qui a financé de nombreux succès populaires (La reine Margot, Astérix et Obélix : Mission Cléopatre).

Synopsis

Sous le Second Empire, le chômeur Etienne Lantier est embauché à la mine de Montsou et s’installe chez le mineur Maheu. Celui-ci vit misérablement avec son père Bonnemort, sa compagne Maheude et leurs sept enfants. Gagné aux thèses socialistes et face aux conditions de travail, Lantier ne tarde pas à emmener les mineurs dans une longue et pénible grève.

Contexte du film

Dès sa publication, le roman d’Emile Zola a suscité l’enthousiasme des milieux socialistes. Publié en feuilleton dans de nombreux journaux de gauche, il n’a cessé depuis d’être un récit emblématique des luttes sociales. Si avec les décennies, les conditions du travail ont changé dans les pays industrialisés, Germinal reste un prétexte pour dénoncer les inégalités encore existantes et raviver l’adhésion aux discours des partis de gauche qui peinent à maintenir leur ancrage auprès des travailleurs dans un contexte socioéconomique fort marqué par le libéralisme. Illustrant cet engouement social-démocrate autour de l’œuvre de Zola, François Mitterrand et les dirigeants du PS français assistèrent en grandes pompes à la première du film de Claude Berri à Lille.

Par ailleurs, l’émotion que suscite le film quant aux conditions ouvrières est révélatrice des valeurs sociales qui distinguent notre époque du XIXe. Tout particulièrement, l’évocation du travail des enfants et de leurs conditions de vie ne sont pas sans amplifier le contenu dramatique du film et soulignent par contraste les droits obtenus depuis.

Contexte artistique

Le naturalisme

Ce courant de la création artistique essentiellement littéraire, dont Emile Zola est le chef de file, trouve sa raison d’être dans l’avènement de la démarche scientifique qui imprègne l’esprit du XIXe siècle. Le naturalisme puise dans les travaux du philosophe et historien Hippolyte Taine qui prône la recherche des causes et des lois, sociales, physiologiques ou psychologiques, qui conditionnent le comportement humain. Cherchant à valoriser ces thèses dans une œuvre qui s’approcherait de l’expérience scientifique, Zola confère à ses personnages de la saga des Rougon-Macquart (dont Germinal est un épisode et Etienne Lantier un des personnages) des tares héréditaires (Etienne est intrinsèquement violent) qui se confrontent à des contextes sociaux (comme la mine). Son souci empirique se concrétise par un important travail documentaire, souvent de terrain, qui apparente sa démarche à celle d’un historien. Biologie et sociologie sont donc les deux grands mécanismes qui conditionnent des personnages replacés dans un contexte décortiqué à l’extrême.

Le naturalisme trouva son prolongement au cinéma à travers l’œuvre de réalisateurs comme Erich von Stroheim (Les rapaces , 1925), Luis Bunuel (Un chien Andalou, 1929), voire David Lynch (Lost Highway, 1997) qui cherchent à exprimer, souvent par le surréalisme, les pulsions qui animent l’individu en doublant la réalité d’un univers plus obscur et impérieux, comme si deux trames s’entremêlaient : le conscient et l’inconscient. Germinal de Claude Berri, quant à lui, bien qu’héritant des intentions de Zola, s’inscrit plutôt dans le cinéma réaliste qui s’attache à montrer les personnages dans leur milieu au moyen de la description (et donc de la reconstitution).

Thèmes de réflexion

La condition ouvrière au XIXe siècle

Pour son roman, Emile Zola compila une importante documentation qui confère à l’oeuvre une valeur documentaire. Le film en profite et renforce son authenticité grâce aux importants moyens dégagés pour la reconstitution. Les costumes, les corons, la mine… sont autant d’éléments qui plantent un décor sans doute très proche des conditions réelles. Hormis ce contexte matériel, le quotidien des ouvriers trouve également ses sources dans le roman et dans l’histoire.

Ainsi, Germinal dresse un portrait éclairant de la vie d’un mineur, de ses conditions de subsistance et des caractéristiques socioéconomiques de sa classe sociale. Le récit met tout particulièrement en évidence la dépendance de l’ouvrier envers l’entreprise. Le logement et le chauffage sont fournis contre loyer par l’employeur qui est également le décideur unilatéral des conditions salariales. La nature du rapport social entre le bourgeois (celui qui possède les moyens de production) et le prolétaire (celui qui vend sa force de travail contre un salaire) apparaît donc toute nue comme étant un rapport de violence qui prend appui sur les besoins de survie : l’arme absolue du patronat est la faim. Celle-ci est au cœur des préoccupations de la Maheude (représentative de la condition féminine) qui doit subvenir aux besoins de sa famille et qui ne dispose pour cela que des maigres salaires de ceux qui peuvent travailler (y compris les enfants), à une époque où seule la charité des nantis faisait office d’une pâle sécurité sociale.

Les luttes idéologiques de classes

Le récit met en évidence des conflits sociaux entre la bourgeoisie et le prolétariat où le rôle de l’Etat semble se limiter à celui de pourvoyeur de gendarmes. Au sujet de cette lutte de classes, le film oppose trois visions idéologiques représentées par trois personnages.

Le machineur Souvarine incarne l’anarchisme radical qui prône la destruction par le feu d’un monde corrompu, sur les cendres duquel reconstruire une société égalitaire serait possible. Ici, l’action violente et individuelle est le moyen prôné.

L’aubergiste Rasseneur est un marxiste convaincu et un adhérant à la Première internationale formée à Londres par Karl Marx en 1864. Il milite pour la coordination des luttes comme seule condition de succès à une révolution internationale.

Etienne Lantier, le personnage principal, semble davantage adhérer aux vues de Rasseneur bien qu’il motive son combat par la légalité des actions (il n’est donc pas révolutionnaire). Sous cet aspect, Lantier préfigure le socialisme réformiste qui veut atteindre la justice sociale par l’acquisition de droits obtenus par la négociation.

Le récit utilise une focalisation « zéro » pour se déployer, ce qui signifie que le narrateur (et donc le spectateur) est omniscient. Ce procédé lui permet de passer en revue toutes les facettes de son intrigue. Dans Germinal, il permet de souligner les contrastes entre la vie de la bourgeoisie et du prolétariat : leurs conditions d’existence se révèlent mutuellement et cela alimente le sentiment d’injustice qui anime la narration. Par les généralités qu’il permet d’exprimer, Germinal est également un récit épique : les personnages sont dépassés par les enjeux de leurs luttes dont ils deviennent des exemples, voire des symboles.

Questions pour un débat

La condition humaine

Germinal et l’œuvre de Zola au sens large ne se cantonnent pas à un portrait du marasme social de leur temps. Bien au contraire, les personnages semblent aussi animés par des pulsions (sexuelles, violentes, jouissives,…) qui s’entremêlent avec leur condition sociale, tant chez le bourgeois que chez l’ouvrier. L’humain de Zola nous apparaît à la fois aliéné à la société et à sa nature. Cette caractéristique du naturalisme (voir page 5) souligne les limites de la maîtrise de l’homme sur lui-même et peut soutenir un débat sur la part de social et d’instinctif dans ce qui détermine le comportement humain.

Fiche technique

Réalisation : Claude Berri.
Production : Claude Berri.
Coproduction France - Belgique – Italie.
Scénario : Claude Berri, Arlette Langmann, d’après le roman Germinal d’Emile Zola.
Interprétation : Renaud Sechan, Gérard Depardieu, Miou-Miou, Judith Henry, Jean-Roger Milo, Laurent Terzieff, Jean Carmet, e.a.
Photographie : Yves Angelo
Montage : Hervé de Luze
Musique : Jean-Louis Roques

Récompenses

Césars de la meilleure photographie et des meilleurs costumes (1994).

Filmographie sélective

1963 : Le poulet
1968 : Le Vieil homme et l’enfant
1970 : Le Cinéma de papa
1975 : Le Mâle du siècle
1980 : Je vous aime
1981 : Le Maître d’école
1983 : Tchao Pantin
1986 : Jean de Florette
1986 : Manon des sources
1990 : Uranus
1993 : Germinal
1997 : Lucie Aubrac
1999 : La Débandade
2002 : Une femme de ménage
2004 : L’un reste, l’autre part

Daniel Bonvoisin et Paul de Theux

26 décembre 2006