Daens

« La genèse du mouvement ouvrier chrétien flamand »

Fresque historique filmée à « l’américaine », Daens dépeint explicitement la condition des ouvriers flamands du XIXe siècle belge et leur affrontement avec une bourgeoisie francophone.

Le réalisateur

Né le 21 février 1957 à Neerpel, Stijn Coninx commence sa carrière de réalisateur en misant sur la farce burlesque, à la mode auprès du public flamand. Grâce à la popularité du comique Urbanus, Stijn Coninx rencontra le succès avec Hector en 1987. Passant à la fresque historique, il fait revivre la figure du prêtre Adolf Daens et le fait connaître du grand public.

Synopsis

À la fin du XIXe siècle, l’abbé Adolf Daens débarque à Alost. Lorsqu’il publie un article dénonçant la mortalité, il s’attire l’hostilité des bourgeois et les sympathies des ouvriers des filatures. Quand le patronat décide de réduire son personnel aux seuls femmes et enfants, le prêtre harangue ses paroissiens pour les éveiller à la justice sociale. Devant l’hostilité du parti catholique au pouvoir, Daens fonde le parti social-chrétien et réussit à se faire élire député avec l’appui des socialistes et des libéraux. Les pressions l’obligent à se rendre auprès du pape.

Contexte du film

Si Daens situe son action dans le XIXe siècle et cherche à rendre fidèlement compte des conditions de vie de l’époque, son propos reste fort politique et peut révéler les préoccupations ou le contexte du début des années 90. Loin de promouvoir une perspective révolutionnaire, pourtant caractéristique des mouvements ouvriers du XIXe, le film se concentre sur la naissance de la démocratie moderne et sur le parlementarisme. Ce faisant, le film participe à l’émergence d’un discours politique qui prône la défense des acquis sociaux et de la démocratie participative (associée à la notion de citoyenneté) et qui se substitue aux orientations idéologiques caractéristiques des décennies révolues de la Guerre froide. Par ailleurs, le film marie à travers le personnage de Daens catholicisme et socialisme, ce qui n’est pas sans évoquer la longue alliance de ces deux courants politiques aux rênes des gouvernements du pays.

Personnage mythifié à Alost, le prêtre Daens a obtenu avec le film une popularisation importante. En 2005, à l’occasion d’une émission télévisée (« Le plus grand Belge »), il a été désigné par la population flamande de Belgique comme étant la cinquième personnalité en termes d’importance de l’histoire du pays. Depuis le film, l’image enjolivée de Daens est régulièrement évoquée par des formations politiques de tous bords qui tentent de récupérer en leur faveur la popularité du mythe. Ainsi, le Vlaams Belang (extrême droite nationaliste flamande) a pris pour habitude de célébrer annuellement la mémoire du prêtre flamand sur sa tombe alostoise en insistant sur la dimension linguistique de son combat.

Historique du film

Après une tentative avortée de Robbe De Hert (De Witte) de tourner son Pieter Daens dont le propos fut jugé trop engagé et le coût trop élevé, Stijn Coninx réussit, 10 ans plus tard, à mettre en scène l’œuvre de Louis-Paul Boon. Avec un changement majeur, il faut dire, la figure marquante de Pieter Daens fut remplacée par son frère le curé Daens. Grâce au succès de son Hector, le cinéaste obtint un budget énorme de 3,5 millions d’euros. Alternance de sujets graves et d’anecdotes significatives, cette évocation fortement émotionnelle du mouvement social flamand obtint un grand succès, grâce aussi à un producteur, Erwin Provoost, qui en « américanisant » un peu son approche, a recherché une efficacité, un style, une esthétique proches d’Hollywood. Les prises de vue eurent lieu en Belgique, mais aussi en Pologne où l’on pouvait encore trouver des usines ressemblant plus ou moins aux manufactures du XIXe siècle.

Thèmes de réflexion

La condition et la lutte ouvrière au XIXe siècle

Daens montre efficacement, et de manière engagée, à quoi pouvait ressembler la vie du prolétariat au XIXe siècle. Ses conditions de travail pénibles, la misère dans laquelle il est plongé et son assujettissement à un patronat dictatorial sont autant d’aspects que le film commémore et dramatise. Mais il s’axe aussi sur l’action politique qui s’est déployée autour de la question sociale et passe en revue les différents intervenants et les moyens d’actions qui caractérisaient l’époque. La lutte pour le droit électoral et les manœuvres autour des premières élections sont au cœur de cette fiction historique.

Adolf Daens et le Christelijke Volkspartij

L’histoire du prêtre Daens est fort romancée à l’écran. En vérité, ce sont les activités de son frère, Pieter, qui ont donné son nom au « daensisme », mouvement politique ouvriériste qui trouva son expression politique en 1893 avec la fondation du Christelijke Volkspartij. Cependant, ce parti politique n’a pas de lien organique avec le parti chrétien social-démocrate flamand, l’actuel CDNV. Celui-ci est issu d’un autre Christelijke Volkspartij, fondé en 1945 et héritier du parti catholique historique, auquel se confronte Daens dans le film.

Le Christelijke Volkspartij est issu de l’initiative des Roelanders. Ce groupe se composait de quelques notables villageois, issus de la petite bourgeoisie de la région de Ninove, qui militaient pour les intérêts du monde rural et pour la défense de la langue flamande. Le Christelijke Volkspartij multiplia les meetings à la campagne mais n’en organisa presque aucun à Alost. Ils promettaient de parler néerlandais au Parlement et attaquaient Woeste, Bruxellois francophone qui s’était opposé à des propositions de loi émanant des milieux flamands. Les fondateurs du Christelijke Volkspartij ont effectivement appelé un prêtre sans emploi, Adolf Daens, le frère de Pieter. Avec cette figure de proue, ils prétendaient répliquer avec force à l’accusation d’être les ennemis du parti catholique et, donc, de l’Eglise. Les « daensistes » s’affichaient comme les défenseurs de la représentation proportionnelle qui devait leur faciliter l’entrée au Parlement.

La structure du livre de Louis Paul Boon était beaucoup trop complexe et répétitive pour être reprise dans le film. Stijn Coninx et le scénariste François Chevalier ont donc décidé de réinvestir son foisonnement dans un récit plus ramassé mais construit à plusieurs niveaux : le combat politique, la vie des ouvriers ; les rapports avec le pouvoir ecclésiastique, la vie des enfants, etc. Pour éviter de dissoudre l’action en multipliant les personnages, les auteurs du film ont choisi de privilégier quelques personnalités réelles ou imaginaires. Les deux plus significatives sont Charles Woeste et Nette. Le premier représente le clan des opposants bourgeois à Daens et la seconde, par sa jeunesse et son dynamisme, représente l’avenir et l’espoir en une allégorie du mouvement ouvrier.

Questions pour un débat

Quelle actualité peut-on retirer du film ?

Plus d’un siècle après le temps de la fiction du film, les conditions de la vie ouvrière et de l’emploi semblent avoir bien changé. La sécurité sociale évite en partie les drames évoqués dans le film et le travail lui-même s’est sécurisé. Par ailleurs, les droits syndicaux permettent un meilleur relais des revendications avec la décision politique. Faut-il en déduire que le propos de Daens appartient à l’histoire ? Cette question peut servir de point de départ à une réflexion ou un débat sur le travail aujourd’hui et sur la nature du rapport salarial. Si les apparences et les conditions générales du travail ont fortement évolué, la société est-elle réellement différente ? Les avancées sociales ont-elles modifié notre monde ou, au contraire, ont-elle permis que le rapport social entre ceux qui possèdent les moyens de production (la bourgeoisie) et le salariat survive à la contestation et se perpétue ?

Fiche technique

Réalisation : Stijn Coninx
Coproduction Belgique - France - Pays-Bas
Production : Dirk Impens
Avec : Jan Decleir, Gérard Desarthe, Antje De Boeck, Wim Meeuwissen, Idwig Stephane, e.a.
Scénario : Stijn Coninx, François Chevalier, d’après le roman de Louis-Paul Boon
Photographie : Walther Vanden Ende
Montage : Ludo Troch, Erwin Ryckaert, Ann Van Aken
Musique : Dirk Brossé

Filmographie

1987 : Hector
1989 : Koko Flanel
1991 : Daens (nominé pour l’Oscar du Meilleur film étranger 1992)
1997 : Licht
2003 : Verder dan de maan

Daniel Bonvoisin, Christian Depoorter et Paul de Theux

26 décembre 2006