Citizen Kane

« Grandeur et décadence »

Dès sa sortie, Citizen Kane a marqué le septième art. Ses innovations narratives et techniques sont toutes entières au service d’une histoire caustique qui croque l’Amérique d’avant-guerre.

Le réalisateur

Orson Welles (1915-1985) débute dans le théâtre shakespearien puis travaille à la radio. En 1938, il y adapte La guerre des mondes d’H.G. Welles et sème un vent de panique auprès de nombreux auditeurs qui croyaient à une véritable invasion martienne. Remarqué par Hollywood, il réalise Citizen Kane qui forge sa réputation. Par la suite, il réalise de nombreux films, des documentaires, des émissions de télévision et interprète plusieurs rôles. Malgré son Othello palmé d’or à Cannes en 1952, il n’a pas le soutien des producteurs et nombre de ses films restent inachevés ou mutilés.

Synopsis

Charles Foster Kane, millionnaire excentrique et magnat de la presse, meurt dans son lit en prononçant le mot « Rosebud », un terme dont personne ne semble connaître la signification. Piqué par la curiosité, un quotidien lance un des ses journalistes sur la signification de ce mot. Commence alors une enquête qui creusera jusqu’à l’intimité de Kane.

Contexte du film

Avec Citizen Kane, le cinéaste résume un demi-siècle d’histoire américaine, tout en critiquant l’American Way of Life à partir d’un point de vue individuel. Le parcours du personnage de Kane et les préoccupations à son sujet sont représentatives de l’Amérique des années 30. La crise de 1929 a démantelé de grosses fortunes et plongé la population dans une crise économique profonde et dévastatrice. Cependant quelques magnats y survivent. Du point de vue de la politique internationale, l’incertitude règne à Washington sur l’attitude à adopter face au conflit qui se prépare. Les sympathies de nombreux industriels pour les régimes fascistes se manifestent au grand jour et épousent la politique anti-communiste largement diffusée par l’Etat dans un contexte social troublé. Lorsque le film est en chantier, l’Allemagne déclenche la Seconde Guerre mondiale. Mais il faudra l’attaque de Pearl Harbor (7 décembre 1941) pour justifier l’entrée des USA dans le conflit.

Contexte artistique

Par le biais d’un court-métrage amateur et de quelques prises de vue de ses travaux scéniques, Orson Welles se lance dans l’aventure filmique en ayant obtenu une très large liberté de manœuvre de son studio RKO. Se familiarisant vite avec le langage de l’écran, il fait appel à des techniciens chevronnés, dont le scénariste Herman J. Mankiewicz et le chef opérateur Gregg Toland, ce dernier étant connu pour sa participation à des oeuvres de John Ford (Les raisins de la colère, 1940) ou de Howard Hawks (Ball of Fire, 1941). Pour l’interprétation, Welles fait confiance à sa propre troupe du Mercury Theater, lui-même s’adjugeant le rôle principal de Kane.

Innovant à plus d’un titre avec Citizen Kane, Welles a également exploité des procédés issus du cinéma expressionniste allemand. Le jeu des ombres et des lumières, ainsi que les déformations de l’image pour signifier des troubles mentaux sont reconnaissables dans le film. L’usage du flash-back est également inspiré d’œuvres antérieures, notamment The power and the glory (1933) de William K. Howard.

Citizen Kane se référe de manière évidente à Shakespeare. Son pessimisme, voire son cynisme, ainsi que sa poésie parfois démesurée rappelle sans conteste le grand homme de lettres anglais. Comment ne pas faire un lien entre Kane et le Roi Lear ?

Parallèle avec L’Aviateur

Drame biographique (USA / Japon , 2004) de Martin Scorsese. Howard Hughes est assurément une personnalité ambiguë et controversée dans les annales de l’histoire hollywoodienne et de la politique américaine des années 40. L’homme draine une réputation de milliardaire excentrique, de mégalomane phobique et d’insatiable tombeur. Contrairement à Orson Welles qui s’en est, entre autres magnats, inspiré pour le rôle titre de Citizen Kane, Scorsese réhabilite Hughes en le décrivant comme un personnage héroïque qui, dévoré par ses démons intérieurs, se dirige vers la déchéance.

Thèmes de réflexion

Le voyeurisme journalistique

Reconstituant la vie de Kane selon le procédé d’une enquête journalistique, Welles dénonce d’emblée le voyeurisme médiatique par son prologue. En passant outre la pancarte « No trepassing », la caméra agit comme un journaliste qui fouillera jusqu’à l’intime la vie de Kane sans tenir compte des barrières ou de la pudeur.

Les grands capitalistes

Le personnage de Kane et son (ir)résistible ascension s’inspirent d’une série de magnats des multinationales de la finance et de la presse des années 30. Ainsi, on reconnaîtra Bazil Zaharoff, le trafiquant d’armes déjà dépeint par Hergé dans Le Sceptre d’Ottokar, Howard Hugues (aviation, salles de jeux), Jules Brulator (Kodak) et surtout William Randolph Hearst, le patron d’un véritable empire de l’information. Achevé à la fin des années 30, le film ne sera présenté au public qu’en mai 1941. Ce contretemps était la conséquence directe de la grande bataille de presse qui avait opposé William Hearst à Welles. Dans sa mégalomanie, le personnage du film rappelait la personnalité du célèbre magnat de la presse. Un parallèle peut être établi avec l’actuel homme d’affaires, Rupert Murdoch, proche du président américain George Bush ou avec Silvio Berlusconi, ancien chef du gouvernement italien et propriétaire des télévisions privées italiennes.

Welles rompt radicalement avec les règles du cinéma hollywoodien des années 30 et, pour l’époque, sa construction narrative est audacieuse. Le film s’ouvre sur la mort de Kane dont la vie est narrée en flash-backs à travers les témoignages hétérogènes de personnes qui l’ont connu. Sa vie est dévoilée de façon subjective au spectateur en commençant par son tuteur qui raconte son enfance. C’est ensuite son bras droit qui narre le début de sa carrière. Mais cette progression narrative linéaire est ensuite brisée et laisse place à une construction morcelée qui fait de Citizen Kane un « film puzzle » à reconstituer. Qui est véritablement Kane ? Quant à son secret, la signification du mot « Rosebud », aucun protagoniste ne la connaît. Welles en réserve l’exclusivité au spectateur, laissant toutefois l’interprétation aussi libre qu’ambiguë, par le biais de cette séquence où brûle la luge d’enfance du milliardaire.

On parlera de destin, en ce sens que Kane semble ne jamais engager les combats qu’il doit mener. Sa chute semble scellée dès le départ. Quoi qu’il fasse, tout se soldera par un échec.

Construit comme un puzzle, le film est composé de quatre récits débutant par deux prologues, l’un onirique, l’autre sous forme de fausse bande d’actualités, et se termine sur un ton hallucinatoire par une énigme. Neuf mois de montage au service d’une photographie détaillée permirent de fusionner onirisme et journalisme dans un face-à-face entre la réalité sordide et l’aspect fantastique de la demeure où Kane se meurt.

Questions pour un débat

Sans réellement explorer les rapports qui peuvent exister entre pouvoir et médias, sinon en l’évoquant, Citizen Kane peut en revanche questionner sur le rapport à l’enfance et au bonheur. Le richissime Kane semble finalement nostalgique des plaisirs simples de son enfance. En se remémorant, sur son lit de mort, le temps jadis, le personnage semble plus humain qu’il n’y paraît. L’enchevêtrement des souvenirs éclatés, décrits par d’habiles retours en arrière, rehausse l’idée que Kane, malgré sa soif insatiable de pouvoir, avait gardé au moins un fondement d’âme. Cette impression peut soutenir une interrogation : pourquoi en accordant une valeur à sa propre enfance, un individu suscite-t-il soudain de la sympathie voire de l’attendrissement ? Serait-ce un point d’ancrage à l’identification au personnage ? Cette touche d’humanité valorise-t-elle le personnage au point d’occulter le reste ?

Fiche technique

Réalisation et production : Orson Welles
Scénario : Orson Welles, Herman J. Mankiewicz
Acteurs : Orson Welles, Dorothy Comingore, Joseph Cotten, Everett Sloane, Agnes Moorehead, Ruth Warrick, Paul Stewart, e.a.
Photographie : Gregg Toland
Musique : Bernard Hermann
Montage : Robert Wise

Filmographie sélective

1941 : The Magnificent Ambersons
1945 : The Stranger
1947 : La Dame de Shanghai
1948 : Macbeth
1951 : Othello
1958 : La Soif du Mal
1962 : Le Procès
1966 : Falstaff
1973 : Vérités et mensonges

Daniel Bonvoisin, Christian Depoorter et Paul de Theux

26 décembre 2006