Chantons sous la pluie

« Un hymne à la joie »

Chantons sous la pluie est une des comédies musicales américaines les plus emblématiques du genre. Réjouissante et dynamique, elle traite pédagogiquement du cinéma comme art de l’illusion et tout particulièrement du passage du muet au parlant.

Les réalisateurs

Chantons sous la pluie a été coréalisé et chorégraphié par Gene Kelly (1912-1996) et Stanley Donen (né en 1924). Danseurs, ils ont débuté dans les revues de Broadway où ils se sont liés. Remarqué par les studios, Kelly débute au cinéma en 1942 où il est comparé à Fred Astaire. Donen l’assiste d’abord dans ses chorégraphies puis passe derrière la caméra en 1949. Il enchaîne des comédies musicales à succès et change de registre lorsque le genre périclite. Pour sa part Kelly restera associé à la danse malgré quelques rôles dramatiques.

Synopsis

Dans le Hollywood des années 20, Don Lockwood et Lina Amont forment à l’écran un couple muet très populaire. Mais l’arrivée du cinéma parlant force les deux acteurs à s’engager sur un film sonore. A la ville, Don rencontre la danseuse Kathy qu’il tente de séduire. Appuyé par son ami Cosmo, Don la convainc de doubler Lina dont la voix désagréable menace le succès du film. Cependant, jalouse de Kathy, Lina cherche à lui nuire.

Contexte du film

Si Chantons sous la pluie semble être une comédie joyeuse qui croque le cinéma hollywoodien des années 20, elle n’en porte pas moins les caractéristiques de son temps. Film exclusivement animé par des blancs, il apparaît très traditionnel et représentatif de l’Amérique à laquelle il s’adresse. Cependant, son récit fait la part belle au mensonge et se caractérise par le souci de révéler tous les procédés illusoires du cinéma. Ce faisant, il véhicule une critique de la société du spectacle et préfigure peut-être des préoccupations plus sociales et réalistes. En 1952, plus d’un an après les opérations de la Guerre de Corée, la Guerre froide imprègne la politique. Aux Etats-Unis, le maccarthysme règne. Sous son influence, à Hollywood, la commission HUAC (House Un-Americain Activities Committee) entreprend en 1947 et en 1951 une série d’investigations qui provoque l’exclusion professionnelle de nombreux artistes cités sur une liste noire. Malgré ses apparences bien innocentes, Chantons sous la pluie ne dispense pas ses auteurs des soupçons. Réputés de gauche, les scénaristes Betty Comden et Adolph Green, et Gene Kelly (membre d’un comité de résistance au maccarthysme et dont la femme est sur la liste noire) quittent les Etats-Unis pour dix-huit mois.

Chantons sous la pluie est intimement lié au studio qui l’a vu naître : la MGM, Metro-Glodwyn-Meyer. Fondée en 1924, elle a produit les plus grands succès de l’Âge d’or d’Hollywood comme Autant en emporte le vent. Active dans le développement du dessin animé (Tex Avery ou Tom et Jerry), elle se concentra dans l’après-guerre sur les comédies musicales. L’architecte de cette orientation fut le parolier Arthur Freed, notamment producteur d’Un Américain à Paris. En 1927, il écrivit la célèbre chanson Singing In The Rain qui ponctuait le film Hollywood chante et danse en 1929. En 1950, il la confie aux scénaristes Comden et Green pour qu’ils imaginent un long métrage qui la mette à l’honneur. Le scénario écrit, Gene Kelly, sous contrat à la MGM, s’impose à la réalisation. Il réoriente le film vers la danse et engage un surcoût de plus d’un 1/2 million de dollars pour un budget final de 2,5 millions. Comme d’autres films de l’époque, Chantons sous la pluie est un exemple éloquent du rôle de la production dans la création artistique. C’est en confiant une chanson à des employés scénaristes qu’un film culte est né.

Influences artistiques

Imaginé à la va-vite et adapté au gré des envies de ses réalisateurs, le film est un véritable congloméré de références et d’inspirations. Elles mêlent à la fois les exemples d’autres comédies musicales, la cinéphilie des auteurs et de nombreux clins d’œil aux parcours individuels de chacun. Les chansons du film n’échappent pas à cette logique, la plupart d’entre elles proviennent d’autres films ou revues et étaient déjà connues du public. La comédie musicale On connaît la chanson d’Alain Resnais utilisera le même procédé en 1997. Sur le plan artistique, les scènes dansées et les musiques qui les accompagnent doivent beaucoup aux comédies musicales de Broadway, au danseur Fred Astaire et au compositeur George Gershwin, tous deux actifs au cinéma et collaborateurs de Gene Kelly en d’autres occasions.

Thèmes de réflexion

Le passage du muet au parlant

En 1927, la Warner sort Le chanteur de Jazz d’Alan Crosland, réputé comme le premier long-métrage parlant. Rencontrant un grand succès commercial, il ouvre une période de transition pour l’industrie cinématographique. Le passage au parlant ne se fait pas sans douleurs et Chantons sous la pluie illustre explicitement les difficultés de l’époque, à la fois techniques et humaines. L’enregistrement du son en direct butait sur les nombreux bruits parasites (les frottements des étoffes, les bruits de bijoux, etc.) ou sur l’usage difficile des micros. Le jeu des acteurs était perturbé par l’arrivée de dialogues et leur voix ne correspondait pas toujours à l’idée que s’en faisait le public, à l’instar du personnage de Lina. Beaucoup de stars du muet n’ont pas survécu à cette révolution (tels Buster Keaton ou Norma Desmond).

Le Hollywood des années 20

Chantons sous la pluie illustre le phénomène du star system, qui remonte aux origines du cinéma. Liés aux studios par des contrats très contraignants, les acteurs étaient les principaux arguments de vente des films et leur vie privée, instrumentalisée, s’étalait dans les magazines à sensation dont les chiffres de vente battaient tous les records.

Les caractéristiques du genre

Comme pour la plupart des comédies musicales américaines de l’Âge d’or (souvent adaptées de revues de Broadway), le moteur de la narration est une intrigue amoureuse qui concerne deux personnages (Don et Kathy). Une intrigue sociale s’y superpose et fait obstacle (le statut inférieur de Kathy). Cette dimension sociale est caractéristique d’un milieu particulier, généralement le monde du spectacle, habituellement Broadway, et ici, Hollywood.

Qu’expriment les passages musicaux ?

La structure narrative est caractérisée par les transitions des passages joués aux passages musicaux. Ceux-ci expriment les sentiments des personnages plus explicitement que s’ils étaient joués. Dans Chantons sous la pluie, ils manifestent la bonne humeur des personnages. La particularité du film est qu’il entretient le doute : les personnages vivent-ils vraiment ces moments ? On peut en distinguer trois genres : ceux qui sont réellement vécus par les personnages (les scènes de cabaret dans les flash-back de Don) ; ceux qui sont imaginés (lorsque Don évoque une scène finale pour le film qu’il tourne) ; et ceux qui sont interprétés par les acteurs mais que leurs personnages ne vivent pas (la scène avec l’orthophoniste).

La structure narrative

La temporalité du film est difficile à distinguer. On ne sait pas précisément combien de temps passe entre les évènements. Le déroulement du récit est également flou. Les évènements s’enchaînent sans grande logique : la scène entièrement musicale qu’imagine Don est tout à fait dénuée de sens par rapport au récit. Malgré ces flous, l’intrigue reste lisible et unitaire. L’essentiel de l’action est prétexte à l’humour et à la parodie.

Un film dans le film

La séquence musicale, Broadway Melody Ballet, imaginée par Don est un véritable court-métrage inséré dans le long, animé par sa propre histoire avec son début, sa fin et sa morale. Elle met parfaitement en évidence les moyens narratifs propres à la musique et à la danse, axés sur l’expression corporelle.

Questions pour un débat

Le cinéma est-il l’art du mensonge ?

Le film situe son action dans les coulisses du cinéma et passe en revue les aspects par lesquels il s’avère être le royaume du factice et de l’illusion. Les décors, les cascades, la simulation, la mise en scène, la manipulation du son, la publicité (comme faire croire que le couple à l’écran est un couple à la ville) sont autant de moyens, énumérés par le film, pour tromper le spectateur quant à l’authenticité de ce qui lui est montré. Cet aspect invite à une réflexion sur la nature du cinéma et tout particulièrement lorsqu’il revendique l’authenticité. Avec des moyens exclusivement factices, le cinéma de fiction peut-il être réaliste ?

Fiche technique

Réalisation : Stanley Donen et Gene Kelly
Scénario : Betty Comden et Adolph Green
Production : Arthur Freed
Acteurs : Gene Kelly, Donald O’Connor, Debbie Reynolds, Jean Haggen, Cyd Charisse, e.a.
Orchestration : Wally Heglin, e.a.
Photographie : Harold Rosson
Musique de Nacio Herb Brown, e.a.
Titre original : Singin’ In The Rain

Filmographie sélective

Stanley Donen

1949 : On The Town
1954 : Les Sept femmes de Barbe-Rousse
1963 : Charade
1966 : Arabesque
1980 : Saturn 3

Gene Kelly

1949 : On The Town
1956 : Invitation to the Dance
1969 : Hello, Dolly !

Daniel Bonvoisin et Paul de Theux

26 décembre 2006