Casablanca

« Et l’Amérique entra en guerre… »

Tourné en 1942, Casablanca a pris la forme d’un drame sentimental, porté par Ingrid Bergman et Humphrey Bogart, pour promouvoir l’engagement américain dans la Seconde Guerre mondiale.

Le réalisateur

Michael Curtiz (1888-1962) est un réalisateur d’origine hongroise. Il débute en Europe avant d’être appelé aux Etats-Unis par la Warner à laquelle il se lie. Supposé apporter une couleur européenne au cinéma Hollywoodien, il touche à tous les genres et réalise plus de cent films de commande pour la Warner dont il devient une des marques de fabrique pendant l’Âge d’or des studios.

Synopsis

En 1941, la ville marocaine de Casablanca abrite de nombreux réfugiés qui fuient l’avancée des forces allemandes et espèrent atteindre les Etats-Unis. Mais il faut pour cela obtenir l’accord du capitaine Renault qui monnaie cher ses faveurs. Ce petit monde se retrouve le soir dans le bar du cynique et désabusé Rick, lui-même américain et réfugié. Un soir, Rick reçoit deux sauf-conduits dérobés à des agents tandis que débarquent le fameux résistant Victor Lazlo et son épouse Ilsa. Rick connaît bien cette dernière pour avoir eu avec elle une relation passionnée, brutalement interrompue par sa disparition. Menacé par le major allemand Strasser, Lazlo espère s’échapper pour continuer la lutte.

Contexte du film

Hollywood part en guerre

Avant Pearl Harbourg, tant par crainte de perdre le marché européen que sous l’influence de politiciens isolationnistes, Hollywood restait réservée sur l’utilisation de la guerre. Seuls quelques films alimentaient l’interventionnisme (comme Confessions of a Nazi Spy de Anatole Litvak, 1939). Suite à l’entrée en guerre des Etats-Unis, les choses changèrent radicalement. Pour encourager les studios à participer à l’effort, le gouvernement de Roosevelt créa le Bureau of Motion Pictures qui devait aider les productions à répondre à la question « ce film va-t-il aider à gagner la guerre ? ». Cet organe était également soucieux de ne pas laisser penser que le public était abreuvé d’un discours trop explicite ou haineux (soucis rapidement abandonné au profit de films ouvertement racistes). Aux yeux de ce bureau, Casablanca répondait parfaitement au cahier des charges et devint exemplaire d’une propagande efficace et subtile. Cette efficacité se vérifie aussi à travers le casting qui donne, pour une des premières fois, un rôle non négligeable à un acteur noir (le pianiste Sam). Bien que servile envers son patron, le personnage fut acclamé par la communauté afro-américaine.

Le système des studios

En 1942, l’industrie hollywoodienne vit son Âge d’or dont on situe la naissance avec le parlant en 1927. Il se caractérisait par un système de production vertical qui apparentait les studios à de véritables usines à films. Acteurs, scénaristes, réalisateurs et techniciens étaient liés par des contrats et devaient travailler sur des projets choisis par la direction artistique. Les films ainsi créés étaient projetés dans les réseaux de salles du studio. Ce fonctionnement encourageait une production effrénée de plusieurs centaines de films par an qui générait d’énormes bénéfices. Ce système prit fin en 1948 avec l’arrêt « Paramout » de la Cour suprême qui forçait les cinq grands studios à vendre leur réseau de salles.

Casablanca est caractéristique de ce mode de production. L’idée du film revenait à Hal Wallis, producteur à la Warner Bros. Suite à l’entrée en guerre, il acheta les droits d’une pièce de théâtre jamais jouée, Everybody Comes to Rick’s, écrite en 1938 par des auteurs sensibilisés à la situation européenne. Wallis confia la pièce à ses scénaristes qui s’en inspirèrent largement pour ébaucher le script du film. Michael Curtiz fut désigné à la réalisation et Humphrey Bogart au rôle principal. Désirant une touche européenne, Wallis obtint du producteur David Selznick qu’il lui prête l’actrice suédoise Ingrid Bergman. De nombreux acteurs réellement réfugiés apparaissent aussi à l’écran, comme le Français de confession juive Marc Dialo (La Grande illusion de Jean Renoir, 1937). Réputé éprouvant, le tournage dura 3 mois durant lesquels le scénario fut régulièrement modifié. Le plan final fut d’ailleurs ajouté tardivement. Le succès du film, lucratif, tient pour beaucoup à la supervision de Wallis. Devenu un classique intemporel du cinéma américain, Casablanca fut par deux fois adapté (brièvement) en série télévisée.

D’un point de vue artistique, le film est également tributaire des schémas narratifs développés par Hollywood pour fidéliser le public à travers des genres bien définis. Ainsi, Casablanca emprunte beaucoup au film noir où s’illustra Bogart (Le faucon maltais, de John Huston, 1941) et dont le personnage de Rick garde des attributs caractéristiques : le cynisme et un pardessus fort peu adapté au climat marocain.

Thèmes de réflexion

Le ralliement des vichystes

Le film prend pour cadre le Maroc et évoque la question de la position des colonies françaises. Majoritairement fidèles à l’autorité de Pétain après la capitulation de Paris, les régimes coloniaux français étaient la cible des efforts diplomatiques américano-britanniques qui cherchaient à rallier leurs chefs. Dans le film, le capitaine Renault incarne ces officiers vichystes dont on espère un changement d’allégeance qui pardonnera les écarts. En Algérie et au Maroc, il faudra les débarquements alliés de l’Opération Torch (8 novembre 1942) pour forcer le ralliement de ces militaires et notamment du Général Henri Giraud. Celui-ci devint le favori de Roosevelt et de Churchill pour diriger les troupes françaises à leurs côtés et contrer l’influence du Général de Gaulle dont ils se méfiaient. Les dirigeants anglo-saxons forcèrent la réconciliation des deux généraux à l’occasion de la conférence de Casablanca qui se tint du 14 au 24 janvier 1943. D’abord secrète, elle fut révélée par les médias au lendemain de la sortie opportune du film dans les cinémas américains.

Héritée d’une pièce de théâtre, la structure narrative est globalement respectueuse des unités de lieu (le bar de Rick), d’action (l’intrigue est linéaire) et de temps (le récit se déroule sur un peu plus de 24h). Seul un long flash-back perturbe cette linéarité.

A vocation propagandiste, le film cherche à susciter auprès du public américain l’enthousiasme pour l’engagement sur le front européen. Son originalité tient au fait qu’il ne s’axe pas sur des faits de guerre mais sur un drame sentimental dont l’usage métaphorique sert l’intention patriotique. Pour que cet usage soit compréhensible, il nécessite une mise en situation qui s’opère dès les premières minutes du film durant lesquelles une voix off introduit le cadre historique.

Quel est le nœud de l’intrigue ?

Le récit repose en apparence sur une inconnue : qui réussira à s’envoler de Casablanca pour rejoindre les Etats-Unis ? Toutefois, cette intrigue dépend entièrement du personnage de Rick qui dispose des deux laisser-passer volés. C’est son attitude qui sera déterminante pour l’issue de l’histoire. Dès lors, la plupart des évènements ne servent pas à faire aboutir l’échappée des personnages mais bien à déterminer l’attitude de Rick. Ce dernier – comme les Etats-Unis avant la guerre – dispose des moyens de sa décision. La question qui conduit le récit est plus « que va-t-il faire ? » que « comment va-t-il faire ? ».

Un triangle amoureux

La relation intime des personnages de Rick et Ilsa joue un rôle qui prend le contrepied de l’usage habituel de l’amour. Dans Casablanca, ce sentiment s’oppose à l’enjeu moral introduit par le personnage de Victor Lazlo, le résistant au nazisme et époux d’Ilsa. On comprend rapidement que sa survie est importante pour le cours de la guerre. Rick possède le moyen de le sauver mais sa décision est tributaire de ses sentiments pour Ilsa. Le sacrifice de ces sentiments est nécessaire à l’engagement.

Questions pour un débat

Sur quels sentiments s’axe la propagande ?

Le film se prête parfaitement à l’analyse critique d’une œuvre de propagande. Plus particulièrement, il est révélateur du procédé qui consiste à jouer sur l’émotion des spectateurs plutôt que sur leur raison. L’engagement du personnage de Rick se fait à travers le cheminement de ses sentiments et non de son adhésion formelle à une cause politique. Celle-ci est par ailleurs mal définie et semble se limiter à une dichotomie entre la liberté qui caractériserait les Etats-Unis et la nature liberticide (mais peu explicite) des régimes de l’Axe.

Tester ses connaissances de la Seconde Guerre mondiale

Les nombreux détails secondaires et les archétypes représentés par les personnages peuvent servir à interroger le spectateur sur sa connaissance du conflit. Citons entre autres : la croix de Lorraine, les portraits de Pétain, l’officier italien, les réfugiés norvégiens ou bulgares, le résistant tchèque, etc.

Fiche technique

Réalisation : Michael Curtiz
Scénario : basé sur la pièce Everybody Comes to Rick’s écrite par Joan Allison et Murray Burnett, adaptée par Julius et Philip Epstein, Howard Koch, e.a.
Production : Hal Wallis
Acteurs : Humphrey Bogart, Ingrid Bergman, Paul Henreid, Claude Rains, Conrad Veidt, Dolley Wilson, Marc Dialo, e.a.
Photographie : Arthur Edeson
Musique de Max Steiner, e.a.

Récompenses

Oscars du meilleur réalisateur, du meilleur film et du meilleur scénario (1943). Désigné par l’American Film Institute comme étant le second meilleur film américain de tous les temps.

Filmographie sélective

1912 : Aujourd’hui et demain
1919 : La Dame aux gants noirs
1926 : Fille de cirque
1935 : Capitain Blood
1936 : La Charge de la brigade légère
1938 : Les aventures de Robin des Bois
1943 : Casablanca
1951 : Le Chevalier du Stade
1955 : La Cuisine des anges
1961 : The Comancheros

Daniel Bonvoisin et Paul de Theux

26 décembre 2006