Bowling for Columbine

« C’est parce que les Américains ont peur qu’ils s’arment »

Avec beaucoup d’humour et à l’aide de méthodes de reportage pour le moins volontaires, Bowling for Columbine explore les raisons qui poussent l’Américain à tant aimer les armes à feu.

Le réalisateur

Né le 23 avril 1954, Michael Moore est un touche-à-tout. Journaliste, scénariste, acteur, producteur, réalisateur pour la télévision et le cinéma, il s’est fait connaître en 1989 grâce à Roger & Moi, qui explorait l’impact des fermetures d’usines sur une petite ville. Avec Bowling For Columbine (2002), puis avec Fahrenheit 911 (2004), qui remporte la Palme d’or à Cannes, Moore acquiert ses galons de trublion de la politique américaine et devient l’opposant le plus célèbre à Georges Bush.

Synopsis

Partant du massacre commis par deux adolescents surarmés dans une école de Columbine en 1999, Michael Moore suit des rescapés du drame dans leur lutte contre la vente de cartouches. Intrigué par la diffusion libre des armes et par le taux de violence aux Etats-Unis, le réalisateur explore toutes les pistes explicatives qui s’offrent à lui et développe l’idée que les Américains sont plongés dans la peur des autres.

Contexte du film

La tuerie de Columbine

Bowling for Columbine s’inscrit pleinement dans la vague d’émotions et d’interrogations qui déferla sur les Etats-Unis suite au massacre du lycée Columbine près de Littleton au Colorado. Le 20 avril 1999, deux lycéens surarmés y semèrent la terreur en tirant sur les élèves et les professeurs. Treize personnes furent tuées, vingt-quatre autres blessées et les deux meurtriers se suicidèrent. Suite à ce bain de sang caractérisé par l’usage d’un véritable arsenal, l’Amérique s’est emparée du sujet en cherchant qui pouvait être blâmé. La vente libre des armes, la musique rock (et tout particulièrement le chanteur Marilyn Manson qui fait une apparition dans le film), le cinéma (et le film Basketball Diaries de Scott Kalvert qui mettait en scène un évènement similaire), les difficultés de socialisation des élèves, les idéologies extrémistes, les jeux vidéo furent autant de coupables désignés que Michael Moore passe en revue. Il faut cependant noter que malgré la comparaison que le film fait avec un Canada fort pacifique, un drame similaire s’est produit le 13 septembre 2006 dans le collège Dawson de Montréal. Un élève y tua une personne et en blessa vingt autres avant de se suicider.

George Bush au pouvoir

Elu en 2000 malgré une forte controverse autour des résultats, George Walker Bush restera sûrement dans l’histoire pour avoir profondément diviser les opinions autour de sa personne. Suscitant une contestation systématique sans précédent, il s’est également attiré l’hostilité de nombreuses personnalités du showbiz américain où Michael Moore semble être devenu la figure de proue du mouvement. Bien que le film n’ait pas de rapport immédiat avec la politique présidentielle (contrairement à Fahrenheit 911), son approche aux limites de la subversion n’est sans doute pas étrangère à l’ambiance critique et radicale qui règne dans les milieux de gauche depuis le début de la présidence de Bush junior.

Contexte artistique

Le documentaire « coup de poing »

Le cinéma documentaire de Michael Moore s’inscrit dans la continuité de celui du britannique Peter Watkins auprès duquel il travailla pour Punishment Park (1971). Comme Watkins, Moore utilise le cinéma pour faire passer une idée forte et militante au public en lui proposant une démonstration audio-visuelle qui cherche à susciter une émotion, voire engendrer une conviction. Cependant, Watkins s’est fait le champion de la « docufiction » en montant de faux documentaires à l’aide de scènes jouées qui sollicitent l’esprit critique du spectateur par une lecture au second degré. Moore, pour sa part, tente une approche au premier degré en multipliant les arguments à prendre au pied de la lettre.

Comparaison avec d’autres films

Elephant de Gus Van Sant, palme d’or à Cannes en 2003, reconstitue la journée du massacre de Columbine en se concentrant sur le portrait intime des protagonistes. Plus axé sur l’émotion que sur la dénonciation, il complète efficacement le film de Michael Moore sur le sujet.

Lord of War de Andrew Niccol, sorti en 2005 (avec Nicolas Cage), suit les affaires immorales d’un trafiquant d’armes cynique et désabusé. Cherchant à dénoncer ce trafic en se plaçant du côté de ceux qui en vivent, Lord of War se situe quelque part entre le divertissement et le film d’opinion. Il peut compléter la question de la prolifération des armes en l’abordant d’un point de vue plus international.

Thèmes de réflexion

Le film aborde ouvertement plusieurs thèmes qui s’entrecroisent autour de la question de la vente libre des armes.

Les armes aux USA

Selon le film, en une année, 381 personnes auraient été tuées par armes à feu en Allemagne, 255 en France, 165 au Canada, 68 en Grande-Bretagne, 65 en Australie, 39 au Japon, alors qu’aux États-Unis, on dénombre 11.127 victimes. Pour beaucoup d’Américains qui militent en faveur de la possession d’armes à feu, il est du devoir de chacun d’en posséder une. D’après eux, celui qui s’oppose à cela ne peut être considéré comme un citoyen responsable. Certains n’hésitent d’ailleurs pas à dormir avec leur 44 magnum sous l’oreiller. Cette obsession des armes a même poussé la petite ville de Virgin a rendre obligatoire le port d’une arme. Certaines banques offrent un fusil à l’ouverture d’un compte. Ces quelques exemples extrêmes, extraits du film, illustrent une situation caractéristique des Etats-Unis bien que ce ne soit pas le seul pays à avoir libéralisé l’achat et la vente des armes.

Le lobby de la NRA

Aux USA, le lobby le plus important en faveur des armes est la National Riffles Association (NRA). Créée en 1871 afin de défendre l’industrie de l’armement et les citoyens désirant s’armer, la NRA justifie son action (voir ses meetings réguliers dans des villes venant juste de subir une grave agression) par le contenu du 2e Amendement à la Constitution américaine. Lors des campagnes électorales, la NRA soutient à chaque fois le candidat - quelque soit son parti - le plus proche de ses vues. De plus, ce lobby aide bon nombre de procureurs en faveur des armes qui détiennent des postes clés capables de barrer la route à des recours en justice contre l’industrie de l’armement.

La peur comme cause de la violence

Par-delà les faits que rapporte efficacement le film, Michael Moore chercher à trouver l’explication qui justifie que les Etats-Unis soient si violents. Plusieurs pistes sont passées en revue : l’histoire violente du pays, l’influence des médias, la politique extérieure américaine jugée agressive, etc. Finalement, sans pouvoir démontrer objectivement sa thèse, le réalisateur semble expliquer la situation par la peur qui règnerait aux Etats-Unis, par opposition à la société canadienne avec laquelle ils partagent des similarités (notamment sur les armes en circulation). La séquence animée (à la manière de la série South Park) cherche à montrer que depuis l’époque des pionniers jusqu’à nos jours, les Etats-Unis sont caractérisés par la crainte de l’autre, au point de maximiser ses moyens de défense et de faire de l’adage « tirer d’abord, parler ensuite » un trait culturel déterminant.

Le fil conducteur du film semble épouser la réflexion de son auteur. Ironique et faussement ingénu, le réalisateur soumet ses questions à des interlocuteurs qui détiendraient la réponse. Cependant, cette démarche est celle qui apparaît à l’écran. En vérité, bien qu’il n’y aurait pas eu d’écriture préalable à la réalisation, le réalisateur sait pertinemment quel type de réponses il recherche. Ainsi, le choix des interviewés est bien souvent lié à ce que Moore attend d’eux, non pour éclairer au premier degré les interrogations du film mais bien pour provoquer un « effet choc » qui le teinte d’ironie. Finalement, en faisant dire des choses pour démontrer leur contraire ou leur inanité, le réalisateur manipule de bout en bout son film pour produire l’effet qu’il désire (voir aussi la partie éducation au cinéma).

Questions pour un débat

La peur explique-t-elle la violence ?

L’hypothèse de Michael Moore sur la peur n’est pas sans évoquer les crispations sécuritaires qui caractérisent le discours politique et médiatique de plusieurs pays européens. Est-ce en médiatisant à outrance des menaces (pas forcément nouvelles) que se construit un climat d’insécurité ? Si celui-ci provoque aux Etats-Unis un usage excessif des armes à feu, quel en serait l’effet en Europe ?

Fiche technique

Réalisation : Michael Moore
Scénario : Michael Moore
Production : Dave Hamilton, Michael Moore
Photographie : Brian Danitz, Michael McDonough
Montage : Kurt Engfehr
Musique : Jeff Gibbs

Filmographie

1989 : Roger et moi
1991 : The Big One
1995 : Canadian Bacon
2002 : Bowling for Columbine
2003 : Fahrenheit 9/11

Daniel Bonvoisin, Christian Depoorter et Paul de Theux

26 décembre 2006