Australia

Jouant sur les contrastes, Australia propose le portrait croisé d’une famille éclatée et des difficultés de l’industrie lainière du Verviers des années 50.

Le réalisateur

Né en 1944 à Verviers, Jean-Jacques Andrien a mené ses études cinématographiques à l’INSAS (Bruxelles). Il débute à la réalisation avec les courts La pierre qui flotte (1971) et Le rouge, le rouge, le rouge (1972). Il réalise son premier long en 1975, Le fils d’Amr est mort. Le réalisateur aborde souvent le thème de l’identité et de l’exil dans des films qui se jouent aux confins de plusieurs approches : sociologiques, métaphoriques, esthétiques et politiques. Producteur au sein de sa propre structure, Les Films de la Drêve, Andrien enseigne aussi le cinéma, en Belgique et en France.

Synopsis

En 1955, en provenance d’Australie où il vit avec sa fille, le Belge Edouard Pierson revient dans sa ville natale de Verviers à la demande de son frère Julien. Leur famille y possède une usine de lavage de la laine en difficulté et Julien compte sur l’aide d’Edouard pour sauver l’entreprise. Durant son séjour, Edouard, veuf, rencontre Jeanne, une épouse d’origine paysanne mal intégrée dans ce milieu bourgeois. Entre eux, une histoire commence…

Contexte du film

Le déclin économique wallon

Sorti en 1989, Australia met en évidence la crise qui a frappé le secteur industriel wallon, plus généralement évoquée à travers le déclin de l’industrie de l’acier (Cockerill) ou la fermeture des mines. En n’apparaissant pas comme un plaidoyer nostalgique du passé industriel de Verviers, le film semble manifester l’acceptation du fait que les heures fastes de l’industrie wallonne traditionnelle sont révolues. L’attachement aux conditions socioéconomiques caractérise par ailleurs un certain cinéma belge où la démarche documentaire, notamment télévisuelle, exerce une influence palpable. Il manifeste indubitablement les préoccupations de son époque.

Les identités

Le rapport au pays natal, l’identité et l’exil sont des thèmes universels, propres au réalisateur. Ces préoccupations caractérisent aussi la société belge. D’une part, l’émergence d’une Flandre à l’identité forte a provoqué la naissance d’un espace politique aux contours mal définis, entre Francophonie et Wallonie, où la question de l’identité nationale est à la fois sensible et flottante. D’autre part, la question concerne aujourd’hui les populations de plus en plus nombreuses issues des flux migratoires, confrontées à l’ambivalence entre leur culture d’origine et celle du pays où elles vivent. D’une certaine manière, leur situation est illustrée dans le film par le personnage de Jeremy Irons, émigré belge en Australie.

Contexte artistique

Grâce à une coproduction avec la France et profitant de nombreuses vedettes internationales, Jean-Jacques Andrien poursuit ses thèmes de prédilection que sont l’appartenance et l’exil, la difficulté et le désir de communication entre les protagonistes, la nécessité de témoigner autant des ruptures affectives que des fractures culturelles et économiques... Le cinéma d’Andrien n’est pas spectaculaire au sens où il ne cherche pas à plonger le spectateur dans une expérience qui ne miserait que sur le divertissement. La caméra capte une image pour refléter l’apparence des choses en déployant une esthétique réfléchie, sans outrance, en phase avec le propos. Sous certains aspects, poétique et contemplatif, son cinéma peut faire penser à celui du Grec Théodoros Angelopoulos, également porté sur la question de l’identité et sur une mise en image posée, aux antipodes des codes standards du cinéma spectacle.

Le courant néoréaliste

Pour sa part, le réalisateur se réfère volontiers au Néoréalisme italien né pendant la Seconde Guerre mondiale (grâce à des réalisateurs comme Visconti, Rosselini, De Sica ou De Santis) ainsi qu’au mouvement du « Nouveau Réalisme » tel qu’il est apparu en France dans les année 70 (Venaille, Monory …). Caractérisée par le souci de documentation, cette manière de réaliser cherche à créer une fiction à partir de laquelle le réel dont elle issue s’y réintroduit. Les influences socioéconomiques y jouent pleinement sur les personnages et le récit. Combinant d’une certaine manière documentaire et fiction, cette méthode trouve avec Australia une parfaite illustration, voire un prolongement.

Thèmes de réflexion

L’industrie lainière verviétoise

Australia a pour toile de fond l’activité lainière verviétoise. Implantée depuis plusieurs siècles, elle se développe au XIXe, grâce à l’industrialisation, aux innovations et aux eaux de la Vesdre. Verviers était alors la première ville au monde en termes de production textile. Parmi les différents secteurs de cette industrie, le film se concentre sur l’activité du lavage-carbonisage, fleuron de l’activité verviétoise. Produite dans l’hémisphère sud (Amérique latine, Australie,…), la laine était acheminée par les acheteurs pour être lavée avant d’être livrée à l’industrie drapière. Mais l’avènement du synthétique et l’industrialisation des pays producteurs de laine entamèrent la position de Verviers. A partir des années 50, le déclin s’accéléra face à la concurrence du lavage réalisé directement dans les pays producteurs, industrialisés grâce, notamment, à des industriels belges qui y ont déplacé leurs activités. Aujourd’hui, la laine a pratiquement disparu du paysage industriel wallon.

Pour préparer Australia, Andrien a constitué une importante documentation sur l’industrie lainière verviétoise, sur base, entre autres, des témoignages des acteurs du secteur (patrons, syndicalistes, ouvriers,…). La participation de ces témoins fut sollicitée lors de l’écriture des séquences spécifiquement dédiées à la question. À ce titre, le film constitue une excellente source documentaire, tant sur cette activité que sur les conditions socioéconomiques du déclin.

Le déclin de l’industrie wallonne et la mondialisation

Ce contexte illustre deux phénomènes intimement liés. Le premier est le déclin des secteurs de l’industrie wallonne qui faisaient sa prospérité. Le récit évoque tout particulièrement les difficultés qu’eut la bourgeoisie industrielle à admettre la situation. Elle est incarnée par le personnage de Julien, qui croit que la qualité du travail effectué dans ses usines garantit la clientèle.

Le second phénomène évoqué est celui de la mondialisation. Depuis le XIXe siècle, la laine à laver provenait de pays parfois situés aux antipodes et était achetée via, notamment, l’Angleterre. Dans les années 50, la concurrence de pays émergeants porte un coup fatal à l’industrie verviétoise. Ces facettes des rapports économiques mondiaux (origines de la matière première, circuit des marchandises et compétitivité) évoquent la mondialisation économique et montrent que si le mot s’est popularisé depuis les années 90, les mécanismes qu’il recoupe datent du XIXe siècle et sont nés avec la révolution industrielle.

Le récit

Le récit d’Australia est construit en exploitant un contexte général et historique qui influence l’histoire des personnages dont l’évolution est l’enjeu du récit. Pour comprendre comment se construit ce récit, fait d’histoires entremêlées, chaque personnage pourrait être suivi individuellement en mettant en évidence ce qui le caractérise et en quoi le contexte le concerne. Si le récit est axé sur l’aventure amoureuse entre Edouard et Jeanne, une narration omnisciente (une focalisation zéro) ne néglige pas de faire évoluer les personnages moins centraux (comme Satie, la fille d’Edouard) pour leur ouvrir des perspectives que le spectateur sera libre d’imaginer.

Questions pour un débat

Sous plusieurs aspects, les personnages d’Australia, et tout particulièrement Edouard, Satie et Jeanne, semblent aux prises avec la question de leurs origines. Si le cœur d’Edouard est en Australie, ses rapports familiaux semblent l’obliger à se préoccuper de l’entreprise de Verviers. Quant à sa fille, elle cherche des traces de sa mère défunte et à entrer en contact avec sa famille belge, qu’elle ne connaît pas. Pour sa part, Jeanne semble souffrir des difficultés qu’elle a eu à s’insérer dans le monde bourgeois et industriel de son époux, du fait de ses origines paysannes. Tous semblent s’interroger sur leur identité. Le film invite ainsi à une réflexion : est-il imaginable de s’affranchir de ses origines pour se construire ? Quel rapport entretenir avec son identité d’origine ?

Fiche technique

Réalisation : Jean-Jacques Andrien
Scénario : Jean Gruault, Jacques Audiard, Jean-Jacques Andrien
Production : Pascale Osterrieth
Coproduction Belgique - France – Suisse
Interprétation : Jeremy Irons, Fanny Ardant, Tcheky Karyo, Agnès Soral, Hélène Surgère
Image : Yorgos Arvanitis
Montage : Ludo Troch
Musique : Nicola Piovani

Filmographie

1971 : La pierre qui flotte (court)
1972 : Rouge, Le rouge, le rouge, le (court)
1974 : Le Fils d’Amr est mort
1981 : Le Grand voyage d’Alexis Droeven
1984 : Mémoires
1989 : Australia

Récompenses
1989 : Prix de la meilleure photographie à la Mostra de Venise.

Daniel Bonvoisin, Christian Depoorter et Paul de Theux
14 juillet 2006