Toto le héros

« L’imaginaire au pouvoir »

Caméra d’Or à Cannes l’année de sa sortie en 1991, Toto le héros témoigne d’une grande maîtrise de la technique cinématographique et d’une originalité de ton et de construction évidente. Jaco Van Dormael y exprime une vision parfois désabusée de la vie et poétique de la mort.

Le réalisateur

Né à Ixelles le 9 février 1957, Jaco Van Dormael fit ses études de cinéma à l’INSAS (Bruxelles) et à Louis Lumière (Paris). Avant de se lancer dans la réalisation cinématographique, il fut clown et metteur en scène de théâtre pour enfants. On lui doit également Le huitième jour (1996) qui, comme Toto le héros, n’est pas sans rappeler le réalisme magique du cinéaste belge André Delvaux.

Synopsis

Le vieux Thomas quitte sa maison de retraite pour aller tuer son voisin d’enfance Alfred Kant avec qui il est persuadé d’avoir été échangé à la naissance. De plus, Thomas tient le père d’Alfred pour responsable de l’accident d’avion qui a causé la mort de son père. Plongé dans ses souvenirs, le vieil homme se remémore et se réinvente ses amours, ses peines et ses joies.

Contexte du film

Le film dans son époque : la nature du cinéma se transforme

A la génération de la Nouvelle Vague, succède un cinéma composite et multiple dont le dénominateur commun est le retour en force du star system (Belmondo, Delon) et l’émergence d’une dictature du box-office français. Celle-ci finit par créer arbitrairement les notions de « grand » et de « petit » film et la production emboîte le pas au cinéma américain qui devient une affaire de marketing en 1977 avec l’arrivée sur les écrans de La Guerre des étoiles. Les films s’accompagnent désormais de vastes campagnes publicitaires, menées comme des opérations militaires : on parle de public-cible, le plus souvent adolescent, et de manœuvres de séduction pour attirer les jeunes dans les salles et surtout leur faire consommer des produits dérivés. Pour sa part, le cinéma européen, dans une moindre mesure, s’interroge sur sa nature : commerciale et/ou culturelle ?

La concurrence de la télévision

Confronté à l’exportation massive de blockbusters américains, le cinéma français doit également faire face à la concurrence de la télévision. Avec l’arrivée de Canal+ en 1984, la fréquentation des salles baisse sensiblement. Pour survivre, le cinéma doit faire événement. En une décennie, le coût moyen d’un film a plus que doublé, passant de 7 à 16 millions de francs en France en 1991. Cette dépendance par rapport à l’argent remet non seulement la survivance du cinéma d’auteur en question, mais rend plus prégnante la menace du conformisme commercial.

La génération « Grand Bleu »

Lancé dans cette grande course médiatique, le cinéma se bat sur le terrain de la télévision : l’évasion et le rêve sont les maîtres-mots d’un art qui sacrifie de plus en plus son âme au spectacle. C’est le règne des images sophistiquées, des éclairages insolites et du son Dolby THX. Les « fous de l’image » s’appellent aux Etats-Unis Ridley Scott (Blade Runner), David Lynch (Blue Velvet) ou Alan Parker (Angel Heart). En France, cette nouvelle image a pour hérauts Leos Carax (Mauvais sang), Jean-Jacques Beinex (Diva), et évidemment Luc Besson (Subway), qui devient le porte-parole de toute une génération de cinéastes empruntant à l’esthétique de la pub et du clip vidéo. Toto le héros s’inscrit lui aussi dans ce retour de l’imaginaire flamboyant.

Parallèles

Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain Toto le héros (en particulier son montage syncopé) a servi de modèle à beaucoup d’autres réalisateurs. Jean-Pierre Jeunet ne s’en cache pas lorsqu’il réalise « Amélie Poulain ». Cette comédie quasi intemporelle se déroule dans un Paris rétro et idyllique aux couleurs de cartes postales. Ce procédé est à comparer avec l’utilisation très symbolique des couleurs dans « Toto » comme par exemple, les dominantes rouge et jaune pour l’évocation de l’enfance de Thomas.

Comédie fantaisiste de Jean-Pierre Jeunet (France/Allemagne, 2000) avec Audrey Tautou, Mathieu Kassovitz, Rufus, e.a.

Thèmes de réflexion

Indirectement, le film évoque quelques traits typiques de l’évolution de la société belge au XXe siècle.

Les logements sociaux

Un des décors principaux du film est la cité-jardin de Floréal à Watermael-Boitsfort située dans l’agglomération bruxelloise. Dessinée en 1921 par Van der Swaelmen et J-J. Eggericx, cet ensemble de logements constitue la première manifestation en Belgique des théories de l’Anglais Ebenezer Howard émises au tout début du XXe siècle. Dans la Belgique d’après la Première Guerre mondiale, la reconstruction des villes sinistrées sert les intérêts de promoteurs peu scrupuleux de l’environnement et favorise des constructions en série de piètre qualité. Néanmoins, dès 1919, la création de la Société nationale des habitations et logements à bon marché va permettre à de rares architectes de bâtir, malgré des moyens limités, d’agréables cités-jardins dans plusieurs communes de Bruxelles.

Les grandes surfaces

Parmi toutes les réminiscences des années 60 qui parsèment le film, la scène où Alice boute le feu aux toilettes d’un supermarché, est caractéristique du renouveau économique de l’époque. En effet, en 1957 (année de naissance du réalisateur), le tout premier supermarché d’Europe en libre-service complet ouvre ses portes à Ixelles (lieu de naissance du réalisateur) sous l’appellation de Delhaize. A compter de cette date, le nombre de magasins ne cessera d’augmenter à travers toute la Belgique.

Grâce à un montage syncopé mais limpide qui mélange avec virtuosité les époques, les lieux et les personnages au fil de la pensée du héros, le récit déroule des souvenirs amers, drôles et poignants qui contribuent à créer un climat de nostalgie quasi onirique. Le puzzle que constitue la complexité des rapports évoqués ne porte pas ombrage à la lisibilité de l’action. Depuis l’enfance, en passant par les échecs de l’âge adulte et de la vieillesse, l’auteur exprime une vision parfois désabusée de la vie, mise en lumière par la mort qui apparaît comme une libération.

Le récit d’un récit

Le récit raconte la tentative de Toto de se réinventer une existence dont il aurait rêvé être le héros. Mais tandis que Toto imagine cette « nouvelle vie », le réalisateur nous rend compte du caractère implacable du destin par le biais d’un running gag, la fameuse blague de Toto : « Quelle heure est-il ? L’heure qu’il était hier à la même heure ! ». C’est ici qu’apparaît le paradoxe du leurre cinématographique : suggérer la possibilité de réinterpréter à sa guise la vie, même si ce n’est pas la vraie.

Questions pour un débat

Réflexion sur le sens de la vie

L’originalité du film réside dans le fait que septuagénaire, Toto veut réécrire son histoire. Fondamentalement obsédé par son destin, il a fini par ne pas le vivre et se révolte face à ce personnage de « vieux » qu’enfant il était loin d’imaginer devenir un jour. Thomas « retourne donc en enfance », ce pays doré où se côtoient le réel et l’imaginaire et où il est possible d’inventer sa vie future. Ce faisant, Van Dormael traite d’un sujet qui nous hante tous : qu’ai-je fait de ma vie ? Ai-je été fidèle à mes rêves d’enfant ? Pourquoi n’ai-je pas pu contrôler un destin qui m’a conduit à une vie que je n’aime pas ? N’y a-t-il vraiment pas moyen de revenir en arrière ?

Réflexion sur le sens de la mort

Le film pose la question de la vie après la mort grâce à un héros dont il nous sera révélé par la suite qu’il était mort au début. Quelques séquences du film énoncent clairement cette question. Incinéré, Toto est toujours capable de s’adresser au spectateur, ou d’être conscient de ce qui se trame autour de lui. La caméra subjective fixe des cendres qui tombent : se pose dès lors l’idée que la vie continue par-delà la mort. Coincés entre la perception d’une histoire fabulée par le héros, on finit par perdre le contact avec une certaine réalité. La thématique du deuil, de l’idée qu’une personne laisse quelque chose après la mort, ou même que la mort est la seule issue de la vie, imprègne tout le film de Van Dormael.

Fiche technique

Réalisation et scénario : Jaco Van Dormael.
Production : Pierre Drouot.
Acteurs : Michel Bouquet, Jo De Backer, Thomas Godet, Mireille Perrier, Gisela Uhlen, Sandrine Blancke, Didier Freney, e.a.
Photographie : Walter Van Den Ende.
Musique : Pierre Van Dormael, Charles Trenet.

Récompenses

Caméra d’Or à Cannes en 1991
César du Meilleur film étranger en 1992

Filmographie sélèctive

Courts métrages
1980 : Maedeli-La-Breche
1981 : Stade
1982 : L’Imitateur
1984 : E Pericoloso Sporgersi
1985 : De Boot

Longs métrages
1991 : Toto le héros
1996 : Lumière et compagnie (co-réalisation)
1996 : Le Huitième Jour

Daniel Bonvoisin, Christian Depoorter et Paul de Theux
30 juin 2006