Et Dieu… créa la femme

« Et le cinéma créa le mythe de B.B. »

"Et Dieu créa la femme" fonda le mythe de Brigitte Bardot et fit scandale pour la sensualité sulfureuse que l’actrice dégageait.

Le réalisateur

Roger Vadim est né à Paris en 1928. Il s’essaye à la peinture et au théâtre, avant de devenir reporter à Paris Match. Il débute au cinéma comme assistant du réalisateur Marc Allégret qui lui présente Brigitte Bardot avec laquelle il se marie. A 28 ans, avec Et Dieu créa la femme, il fait scandale mais rencontre un succès d’estime qui l’associe à la Nouvelle Vague. Par la suite, Vadim se perd dans l’académisme (Liaisons dangereuses) et maintient sa notoriété grâce à ses conquêtes féminines. Peu spectaculaire, sa carrière a souffert des modes et s’est achevée au théâtre et à la télévision. Il meurt en 2000.

Synopsis

A Saint Tropez, la jeune, jolie et impudique orpheline Juliette fait tourner la tête des hommes, à commencer par le riche Carradine. Suscitant le scandale, elle est menacée d’être renvoyée dans son orphelinat. Pour éviter son départ et sur les conseils de Carradine, Michel se propose de l’épouser en imaginant pouvoir l’assagir. Juliette accepte cette solution mais se sent attirée par Antoine, le frère aîné de Michel.

Contexte du film

À l’origine du mythe

L’après-guerre fut marqué par un développement impressionnant de la consommation de masse. L’électroménager en pleine expansion, tout comme, entre autres, les nouvelles manières de concevoir la contraception, libérèrent la femme d’un certain nombre de contraintes. Dans un tel contexte, les mentalités évoluèrent rapidement. Ainsi, les tenues provocantes de B.B. (Brigitte Bardot) surprirent moins les spectateurs que sa volonté de jouir sans entraves. Faisant fi des travaux ménagers, elle imposait une nouvelle féminité à la recherche de son plaisir, et en particulier de sa liberté sexuelle. Les codes moraux vacillants et les censures s’assouplissant progressivement, B.B. devient donc l’incarnation d’un rêve collectif, la réponse à une attente non formulée d’une nouvelle génération de consommateurs.

La confirmation du mythe

À l’Exposition Universelle de Bruxelles en 1958, le Pavillon du Vatican avait réservé une salle aux saints, au Bien, aux miracles, alors qu’une autre était dédiée aux méfaits du Mal, du démon, de la luxure et de l’enfer. Dans cette dernière, une photo de B.B. dansant le mambo endiablé de Et Dieu créa la femme représentait le vice sous toutes ses formes. L’image et la vie de l’actrice étaient associées au scandale, à l’immoralité, au péché de chair, au symbole de la dépravation.

La sortie du film

En France, la réception fut plutôt tiède à l’instar de la critique des « Cahiers du cinéma » signée par un certain François Truffaut. Les journalistes reprochaient la facilité du sujet et le choix des acteurs, hormis Jurgens. Ils jugeaient Bardot sans indulgence, trouvant qu’elle avait le verbe traînant et l’articulation douteuse. Plus direct, Paul Reboux disait que B.B. avait le physique d’une boniche et la façon de parler des illettrés. Du coup, l’exclusivité des salles des Champs-Élysées ne dura que la moitié du temps prévu par le contrat. Par contre, les États-Unis réservèrent un accueil triomphal au film.

Les impacts du film sur le cinéma

Par son succès, le film eut également une importance décisive en ébranlant les partis pris traditionnels des producteurs qui ensuite laissèrent « passer » la Nouvelle Vague. Car, surpris de voir des films à petits budgets rapporter bien davantage que des superproductions, les producteurs donnèrent dès lors leur chance à de nouveaux venus aux idées originales : F. Truffaut, C. Chabrol, J-L. Godard, E. Rohmer, J. Rivette, A. Resnais…

Thèmes de réflexion

Le Succès d’un film grâce à la création d’un mythe

Avec ce premier film, que d’aucuns considèrent comme un chef-d’œuvre d’anticonformisme, de fraîcheur et de nouveauté, Vadim révéla surtout au monde entier sa femme Brigitte Bardot. Le film la lança aux Etats-Unis où, dit-on, elle rapporta plus de dollars en 1957-1958 que les exportations en Amérique des voitures Renault. La France, pour sa part, se déchirera à la sortie du film. D’un côté, ses détracteurs s’en prennent à la « piètre » qualité de jeu du nouveau sex-symbol ; de l’autre côté, ses admirateurs adoptent les manières de B.B. et se ruent sur ses films suivants.

Vadim raconte : « Et Dieu créa la femme, est celui de mes films que je préfère, celui où j’ai été le plus libre de raconter ce qui me tenait à coeur. J’attribue son succès au personnage de Brigitte, physique d’abord, puis son rôle qui lui a permis de montrer ce qu’elle avait d’angoisse, de dynamisme, de confiance, totalement libre dans son comportement sexuel. Je n’ai jamais voulu peindre la jeune fille de 1956, mais ce personnage d’exception n’aurait pu exister à une autre époque. »

La femme libérée

Juliette, le jeune personnage campé par Brigitte Bardot, trouve sa raison d’exister dans la jouissance de la vie. Aimer, sortir et danser, sans plus de malice, sont ses plaisirs. Se donnant tout entière à ses pulsions, elle secoue la morale du village et provoque l’hostilité de son entourage. Ce personnage libéré – qui fit tout autant scandale que la sensualité de son actrice – illustre le phénomène naissant de la remise en cause de la morale qui mènera à la contestation des valeurs traditionnelles dans les années 60. Bien qu’antérieur à l’apparition de la pilule (légalisée en France en 1967), Et Dieu créa la femme préfigure également la révolution sexuelle des années 1960-1970. Plus spécifiquement, Juliette affronte la place traditionnelle accordée à la femme, illustrée dans le récit par le choix qui lui est posé entre le pensionnat et le mariage, tous deux assimilés à un moyen de restreindre sa liberté.

Le récit s’axe sur un quatuor amoureux et trouve sa dynamique dans le comportement libéré de Juliette. Sans particulièrement chercher à séduire les hommes, la jeune fille cherche avant tout à s’amuser et à profiter de la vie. Sa manière d’être sort du cadre rigide des conventions sociales et provoque la déstabilisation de la situation au profit du récit. En quelque sorte, ce sont les confrontations entre ce que Juliette devrait faire (ou ne pas faire) et ce qu’elle fait vraiment qui alimente une fiction linéaire qui s’apparente à une tranche de vie.

Questions pour un débat

Quelle libération pour les femmes ?

Et Dieu créa la femme invite à une réflexion sur la place de la femme dans nos sociétés. Plus de 50 ans après la sortie du film, sous le point de vue de l’indépendance, il semble qu’on accorde plus de place à la liberté individuelle, tant pour la femme que pour l’homme. Aujourd’hui, il apparaît difficile d’imaginer qu’une jeune fille soit jusqu’à ses 21 ans encore tributaire de choix unilatéraux de ses tuteurs. En revanche, le film se focalise sur le comportement de Juliette et le récit trouve sa dynamique dans sa sexualité. Implicitement, elle semble porter seule la responsabilité de la situation d’adultère tandis que personne ne fait de reproche à Antoine d’avoir trompé son frère. Si le film semble prendre parti pour Juliette, il ne responsabilise pas pour autant les hommes dans leurs rapports avec la femme, objet de leur désir. Aujourd’hui encore et malgré l’égalité devant la loi, il est plus difficile à la femme qu’à l’homme d’assumer des relations multiples. Dès lors, par rapport à l’époque du film, dans quelles mesures peut-on penser que les mœurs ont réellement évolué ?

Fiche technique

Réalisation : Roger Vadim.
Scénario : Roger Vadim, Raoul Lévy.
Production : Raoul Lévy.
Interprétation : Brigitte Bardot, Curd Jürgens, Jean-Louis Trintignant, Christian Marquand, Georges Poujouly, Jane Marken, Isabelle Corey, Jean Lefebvre, e.a.
Photographie : Armand Thirard.
Montage : Victoria Mercanton.
Musique : Paul Misraki.

Filmographie

1956 : Et Dieu créa la Femme
1957 : Sait-on jamais ?
1958 : Les Bijoutiers du clair de lune
1959 : Les Liaisons dangereuses
1960 : Et mourir de plaisir
1961 : La Bride sur le cou
1962 : Les Sept péchés capitaux (un sketch : l’Orgueil)
1962 : Le Repos du guerrier
1962 : Le Vice et la vertu
1963 : Un Château en Suède
1968 : Barbarella
1973 : Don Juan 73
1983 : Surprise-partie
1983 : Comeback
1987 : And God Created Woman (version au goût du jour de son premier film)

Daniel Bonvoisin, Christian Depoorter et Paul de Theux
28 juillet 2006