Le mécano de la « General »

« L’amour est plus fort que la guerre… »

Cascadeur, gagmen, slapstick star, Buster Keaton déploie son génie et son sens inné du burlesque dans "Le mécano de la General", sa plus grande réussite.

Le réalisateur

Né en 1895, le jeune Joseph Franck « Buster » Keaton intègre dès 4 ans les spectacles familiaux et y apprend le métier du rire et de l’acrobatie. Soutenu par le comique « Fatty », il débute à l’écran et impose un univers poétique aux côtés des autres stars du muet comme Chaplin. Dans les années 20, acteur, réalisateur et scénariste, Keaton réalise ses meilleurs films. L’arrivée du parlant et son passage à la MGM inaugure un déclin qui le réduira à un rôle de faire valoir bouffon anonyme. Peu avant sa mort en 1966, il sera redécouvert et mondialement reconnu.

Synopsis

Le mécanicien Johnnie est partagé entre deux amours : sa locomotive « General » et son amie Annabelle. Lorsque la Guerre de Sécession éclate, un quiproquo le fait passer pour un lâche aux yeux de son amie. Il aura toutefois l’occasion de prouver le contraire lorsque des espions nordistes détournent un train où se trouve Annabelle et que tracte sa chère locomotive.

Contexte du film

Tourné 60 ans après la fin de la Guerre de Sécession (1861-1865), le film s’adresse à une société américaine encore marquée par la guerre civile et toujours soucieuse de se forger une unité nationale. Dans ce contexte, Keaton a pris soin de ne pas froisser les susceptibilités et de porter sur le conflit un regard dénué de jugement. En se référant à un épisode authentique, il a pris soin de ne pas détourner les faits au profit d’une pure fiction (au contraire du best seller Autant en emporte le vent et de son adaptation).

L’identité sudiste du héros du film et la défaite des nordistes lors de la bataille relativise l’éventuel triomphalisme du Nord au sujet de ce moment de l’histoire américaine. Cependant, le film dépeint des personnages tout aussi braves dans les deux camps. Finalement, le dénouement doit plus au hasard et à la mécanique burlesque qu’à un état d’esprit héroïque des uns ou des autres. Ainsi, le film s’adresse bien à tous les Américains et ne cherche pas à réinterpréter l’histoire.

Contexte de production

En 1923, Buster Keaton, comme l’ensemble de la profession, se lance dans le long-métrage et fonde, avec le soutien du producteur Joseph Schenck, le Keaton Studio. En 5 ans, il réalise près de 10 films qui lui valent un immense succès public et qui le hissent au niveau des stars que sont Charlie Chaplin et Arold Lloyd. Fort de ses réussites et de sa liberté créatrice, il obtient une carte blanche pour réaliser Le Mécano de la « General » qui engloutira, au fil d’une réalisation en roue libre, un budget faramineux pour l’époque : plus de 415.000 dollars (dont 42.000 seront uniquement consacrés à la scène du crash de la locomotive sur le pont en feu).

Malgré ces efforts spectaculaires, le film est froidement accueilli et n’atteint pas le succès des titres précédents. Peu après cet échec, en 1928, Keaton abandonne son indépendance financière et se lie contractuellement au studio de la Metro-Godlwyn-Meyer (MGM), en dépit des avertissements de ses confères Chaplin et Lloyd. Forcé d’abandonner ses méthodes basées sur une forte dose d’improvisation, Keaton perd sa créativité et vide ses films de la substance poétique et burlesque qui faisait son univers. Désormais (sous-)employé en fonction des choix du studio, il poursuivra une carrière presque anonyme.

Contexte artistique

La slapstick comedy

Buster Keaton s’inscrit dans la veine de la comédie dite slapstick (coup de bâton). Héritage de la lointaine Commedia dell’arte et de ses pitreries, ce genre burlesque américain, fondé par le réalisateur Mack Sennet, se caractérise par des gags courts et visuels. Ils impliquent une violence physique grossie jusqu’à l’absurde (en hyperbole) dont l’exemple-type est la projection de la tarte à la crème. Représentant du genre, Keaton s’en éloignera dans ses films en privilégiant l’interaction entre un univers physique et mécanique et ses personnages. Il délaissera le rapport corporel entre des acteurs.

Thèmes de réflexion

La Guerre de Sécession

S’inspirant d’un fait authentique de la Guerre de Sécession, Buster Keaton eut à cœur de reconstituer le plus fidèlement possible le conflit qui déchira les Etats-Unis. Grâce à un budget hors norme, la reconstitution est remarquable, à tel point que le public avait l’impression de revivre les événements en direct. Keaton avait l’œil à tout. Il s’était basé sur de nombreuses photos d’époque – dont les daguerréotypes du premier photographe de guerre Matthew Brady - et avait exigé pas moins de 500 figurants et d’authentiques costumes des armées nordistes et sudistes.

Il fit construire un véritable pont de chemin de fer pour le détruire ensuite, et tourna ainsi la scène la plus onéreuse de toute l’histoire du cinéma muet. Tous ces éléments contribuent à accentuer l’authenticité de l’histoire, mais le film ne s’attache pas à retracer l’historique de cette guerre ou ses causes. Le réalisme s’étend aussi aux tactiques militaires : mouvements des troupes, usage de l’artillerie (essentiellement lors de la scène de bataille),… et tout particulièrement aux enjeux représentés par les voies ferroviaires. La Guerre de Sécession fut une des premières à pleinement les exploiter.

La locomotive à vapeur

Le film montre le fonctionnement des locomotives à vapeur qui y sont presque des personnages à part entière. Alimentées au bois et nécessitant de l’eau pour fonctionner, les contraintes techniques de ces machines apparaissent nettement et le récit les utilise à de nombreuses reprises pour s’alimenter en rebondissements. Ici aussi, le sens de l’authentique de Buster Keaton fut à l’honneur. N’ayant pas eu l’autorisation d’utiliser la véritable General (celle du fait de guerre à l’origine du récit), il utilisa trois autres engins modifiés pour ressembler à ceux des années 1860. Le système ferroviaire lui-même, en partie reconstitué, était d’époque et encore en service en Oregon où le tournage eut lieu.

La symétrie

La structure narrative du film se caractérise par une remarquable symétrie basée sur un principe d’aller et retour entre la situation de départ et celle qui clôture le film. Cette logique s’appuie essentiellement sur les deux voyages en train. Le premier voit le mécano Johnnie poursuivre sa locomotive détournée par les nordistes. Le second met en scène la situation inverse. Johnnie, qui a entre-temps délivré son amie Annabelle, revient vers le sud, poursuivi par les nordistes.

Le mouvement de balancier entre ces deux moments se manifeste par des épisodes similaires (ravitaillement en bois, en eau…) mais également par la mise en scène. Le premier voyage montre les trains évoluant de la droite vers la gauche ; le second inverse le sens (d’ailleurs à contresens : le mouvement vers la droite, le sens de la lecture, exprime habituellement l’aller, et celui vers la gauche, le retour).

Questions pour un débat

Peut-on rire avec la guerre ?

Lors de sa sortie et pendant plusieurs années, plusieurs critiques reprochèrent à Buster Keaton d’avoir détourné la Guerre de Sécession au profit d’une comédie destinée à faire rire. Ce qui dérangeait, notamment, était le fait que les moments comiques côtoyaient la violence du conflit (surtout dans la scène de bataille). Par la suite, le cinéma s’empara à de nombreuses reprises du thème guerrier au profit de comédies parfois féroces (dont M.A.S.H. de Robert Altman en 1970 est une des plus emblématiques).

De nos jours, le public est habitué aux œuvres qui mélangent le drame et l’humour, parfois en utilisant le premier au service du second, et rares sont les réactions hostiles face à l’exercice. Que faut-il penser de cette évolution ? L’audiovisuel aurait-il rendu le public plus sarcastique ? Ou plus enclin à prendre du recul face au réalisme des œuvres et à leur propos ? L’humour dans le cinéma de guerre empêche-t-il de prendre conscience des horreurs militaires ?

Fiche technique

Réalisation et scénario : Buster Keaton, Clyde Bruckman.
Producteur : Joseph M. Shenck.
Interpretation : Buster Keaton, Marion Mack. e.a.
Musique : Konrad Elfers (postérieure à la sortie), Joe Hisaishi (réédition de 2004).
Photographie : J. Devereux Jennings.
Titre original : The General

Filmographie

1920 : La Maison démontable de Malec (One Week) ;
1923 : Les Trois Âges ;
1923 : Our Hospitality - Les Lois de l’hospitalité ;
1924 : Sherlock, Jr. - Sherlock Junior ;
1924 : La Croisière du « Navigato » ;
1925 : Les Fiancées en folie (Seven Chances) ; _- 1925 : Ma vache et moi ;
1926 : Le Mécano de la « General » (The General) ;
1926 : Cadet d’eau douce ;
1928 : Le Caméraman (The cameraman).

Buster Keaton est également un acteur remarqué dans, notamment, Limelight de Charlie Chaplin (1951) et The Railroader de Julian Biggs (1965).

Daniel Bonvoisin, Sylvie Denille et Paul de Theux
7 juillet 2006