Le Rêve de Gabriel

« Pourquoi partir vivre à l’autre bout de la terre ? »

En combinant interviews, images d’archives et prises de vue, "Le Rêve de Gabriel" retrace avec curiosité l’expérience en forme d’utopie d’une famille partie s’installer dans un des lieux les plus inhospitaliers de la planète.

La réalisatrice

Née en 1961, Anne Levy-Morelle a obtenu en 1986 son diplôme de réalisatrice à l’INSAS. Après plusieurs courts-métrages, elle réalise Le Rêve de Gabriel en 1998 et obtient un beau succès de salle. En 2002, elle signe A la pointe du cœur, un documentaire sur l’hôpital saint Pierre de Bruxelles. Parallèlement à ses activités de cinéaste, elle est consultante pour ses confrères et maître de conférences à l’Université Libre de Bruxelles.

Synopsis

En 1948, quatre familles belges, nombreuses et fortunées, vendent tous leurs biens et s’installent en Patagonie chilienne, où de grandes concessions de terre sont offertes aux audacieux. Gabriel de Halleux est l’un des patriarches de l’expédition. Il a 49 ans et entraîne avec lui son épouse et ses neuf enfants. Les années passent, et les compagnons de Gabriel, les uns après les autres, quitteront ce trou perdu, venteux et sans avenir.

Contexte du film

D’une certaine manière, en s’interrogeant sur ce qui a poussé une famille nombreuse à entreprendre une telle expédition, le film s’interroge aussi sur l’esprit d’une époque. En soulignant certains éléments propres aux mentalités des personnages centraux, il révèle par opposition la manière dont la société a évolué tandis que Gabriel et les siens vivaient dans l’isolation. On peut notamment relever :

- La peur du rouge : dans l’après-guerre, la menace d’un conflit ouvert avec l’URSS était au centre des préoccupations. Cinquante ans plus tard, la Guerre froide est finie et, sous l’éclairage de l’histoire, cette crainte semble disproportionnée.
- La dictature chilienne : lors du coup d’Etat de Pinochet en 1973, beaucoup furent soulagés par la disparition d’un gouvernement réputé communiste. Il fallut de longues années pour que la nature du régime chilien apparaisse au grand jour. En son temps, il ne semblait pas à ce point infréquentable.
- Les valeurs éducatives : l’alignement de Gabriel sur les dogmes de l’Eglise et la dureté de son éducation semblent aujourd’hui bien archaïques, voire condamnables.

Contexte artistique

Le documentaire

L’usage du terme « documentaire » se banalise à la fin des années 20. La paternité revient à John Grierson, un documentariste américain plus connu pour ses écrits que pour ses films. Au-delà du terme, c’est véritablement la prise de conscience qu’une oeuvre peut concilier réalisme et geste artistiques, qui émerge autour des années 30. Les cinéastes belges se sont vite intéressés au genre pour s’en faire une spécialité qui perdure jusqu’à nos jours. Henri Storck est resté longtemps le documentariste belge le plus connu, entre autre grâce à sa co-réalisation de Borinage en 1933, avec Joris Ivens.

Un genre cinématographique ?

La notion de documentaire est relativement nébuleuse, aucune définition ne peut rendre compte de façon satisfaisante. Le documentaire souffre de sa comparaison avec les reportages télévisuels, au point de faire douter de sa pertinence dans une salle de cinéma. Son identité se voit ainsi complexe, multiforme et faussée par cette comparaison peu flatteuse. Pourtant, le succès grandissant du genre en salle – généralement lorsqu’il est à cheval entre fiction et documentaire – témoigne de l’affirmation d’une forme cinématographique, mais aussi du changement de mentalité chez les spectateurs. Microcosmos, Arbres, Bolwing for Columbine, Mobutu, roi du Zaïre, Etre et avoir, par exemple, ont attiré des milliers de personnes dans les salles obscures.

Toutefois, pour Le Rêve de Gabriel, la réalisatrice a fait le choix de mener une promotion qui évitait de mentionner un « documentaire », par peur d’effrayer le public. Le film fut donc présenté comme une « épopée authentique » et a atteint les 20.000 entrées, un chiffre élevé pour ce genre.

Thèmes de réflexion

En route pour la Patagonie

Jusqu’à l’arrivée de Vespucci en 1502, vivaient dans ces régions des tribus aujourd’hui disparues. Actuellement, la population est composée de métis, mais aussi d’Européens. Le climat difficile et l’absence de villes en font une région peu peuplée. La Patagonie, dont la plus grande partie appartient à l’Argentine, est le domaine des ovins, élevés de façon extensive pour la production lainière et pour leur viande. Elle a inspiré des entreprises périlleuses, comme la recherche de dinosaures, dont on a trouvé des ossements et d’or.

Zoom sur Chile Chico

« La Cordillère des Andes d’un côté et de l’autre, un lac grand comme une demi-Belgique, aux tempêtes de terrible mémoire, achèvent de séparer presque parfaitement Chile Chico du reste du monde. » (Extrait du film)

Le Chili de Gabriel

Depuis 1925, le Chili, dont la principale religion est le christianisme, est dirigé par un régime républicain. Les candidats du Front populaire, des partis de droite et démocrate-chrétien se sont succédés à la tête du pouvoir. En 1970, le socialiste élu Salvador Allende entreprend, avec l’appui des communistes, des réformes économiques et sociales qui inquiètent les propriétaires et les Etats-Unis soucieux de ne pas voir émerger un nouveau Cuba en Amérique latine. En 1973, un coup d’Etat militaire dirigé par le général Pinochet renverse le gouvernement d’Allende et instaure une dictature sanglante et conservatrice qui durera quinze ans. Les opposants aux communistes, comme Gabriel, sont soulagés malgré les atrocités commises par la junte militaire. En Patagonie, Pinochet fait construire une route pour la relier au reste du pays et amener des chars militaires jusqu’à la frontière argentine en cas de guerre.

Techniquement parlant, "Le Rêve de Gabriel" est un documentaire, sans acteurs, à base de recherches, d’archives et de témoignages. Pourtant, l’appellation « documentaire » n’est pas complètement satisfaisante. Le film raconte une histoire, en respectant les traditions dramaturgiques des conteurs de tous les temps, depuis Les Mille et une nuits jusqu’à Hollywood. La plupart des documentaires n’appliquent pas ce procédé, ou alors de façon bien plus minimaliste. Le fil conducteur du film est l’interrogation. La narratrice interroge le personnage de Gabriel. Mort, ce dernier ne peut répondre au questionnement, ce qui entretient le mystère autour de ses motivations. Des pistes d’explications ou de réponses sont amenées par les interviews de ceux qui ont vécu l’expérience. Finalement, le sujet du film semble être Gabriel lui-même, dont on cherche à dresser le portrait à travers l’aventure qui l’a distingué.

Questions pour un débat

Le Poids de l’éducation parentale

« Bon, un espace de liberté, moi je n’en ai pas eu. Je me reproche de n’avoir pas eu le courage de prendre des risques et d’avoir coupé le cordon ombilical, parce que j’aurais dû être plus indépendante ! (...) Je pense que le fait d’avoir mangé de la vache enragée quand j’avais 16 ans, 17 ans, avec toute ma famille et avoir supporté le poids du « oui ou non » ; papa et maman en sortaient ou n’en sortaient pas... J’avais plus le courage de recommencer par moi-même. » (Extrait du film, témoignage d’une des filles de Gabriel )

- Dans cet extrait du film, quel semble avoir été le poids de l’autorité des parents sur les enfants ?
- Que peut-on penser de parents qui embarquent leurs enfants dans une telle aventure sans, à en croire le film, s’être soucié de leur avenir ?

Sans présumer des raisons du départ de Gabriel, il est intéressant de constater que son père l’a élevé dans la rigueur et la sévérité. L’éducation qu’il a donnée à ses enfants est presque identique, entre devoir et religion. Les constatations et les leçons sont, bien entendu, plus facilement tirées a posteriori, que lors des événements, où elles peuvent paraître obscures. Cependant, une réflexion sur le rôle et les buts de l’éducation mérite d’être développée avec les jeunes eux-mêmes. La confrontation de la vision d’un adulte et d’un adolescent sur ce sujet peut être porteuse de différences.

Fiche technique

Réalisation : Anne Lévy-Morelle.
Production : Thierry De Coster.
Coproduction Belgique - France – Finlande.
Scénario : Anne Lévy-Morelle.
Photographie : Raymond Fromont.
Montage : Emmanuelle Dupuis, Gervaise Demeure.
Musique : Ivan Georgiev.

Filmographie

1986 : Gare du Luxembourg (court)
1987, Tout va (très) bien (court documentaire)
1989 : Les tentations (court)
1993 : Manfred, (court)
1997 : Le rêve de Gabriel
2002 : Sur la pointe du cœur

Daniel Bonvoisin, Christian Depoorter et Paul de Theux
21 juin 2006