La Belle et la Bête

« Mon cœur est bon mais je suis un monstre. »

Un conte de fées unique en son genre, modernisé par Cocteau et sublimé par l’image du chef opérateur Henri Alekan au sommet de son art.

Biographie

Né en 1889, Jean Cocteau fut à la fois poète, dramaturge, peintre et cinéaste, grand passionné de mythologie antique et de symbolisme. Célèbre dès 20 ans, à la parution de son premier recueil, il rencontre Proust, Diaghilev, Nijinski, Picasso, Matisse ou Modigliani. C’est pour répondre à une commande que Cocteau réalise l’inventif Le sang d’un poète (1930). Il collabore ensuite aux dialogues et aux décors de plusieurs films (de Marcel L’Herbier ou de Robert Bresson) puis réalise La Belle et la Bête en 1945. Avant sa mort en 1963, il confirme son penchant pour la fantasmagorie avec Orphée (1950) et Le testament d’Orphée (1960) où il filme sa propre mort trois ans avant son décès.

Synopsis

Pour sauver son père de la menace mortelle d’une Bête qui vit recluse dans un étrange château, la dévouée Belle décide de se présenter à elle et de devenir sa captive. Prisonnière dans un lieu où règne la magie, Belle découvre petit à petit que la Bête n’est pas aussi monstrueuse que son apparence le laisse supposer.

Contexte du film

« Dans le travail il se forme un monde où rien n’arrive de cette ville en berne et de l’Europe. » (15 janvier 1944, extrait du journal de Cocteau 1942-1945).

Bien que tourné plus d’un an après la Libération de Paris, La Belle et la Bête a été conçu pendant l’occupation de la France par l’Allemagne et porte, à ce titre, la marque du cinéma français de cette époque très particulière. En effet, l’inscription du récit dans un Moyen-Âge fantasmé n’est pas sans rappeler Les visiteurs du soir de Marcel Carné, tourné sous l’occupation. Que ce soit par l’usage d’un contexte historique apolitique ou par l’exploitation de la fantasmagorie (comme pour La nuit fantastique de Marcel L’Herbier, 1941), ce cinéma semble vouloir se projeter là où la censure ne pourra pas lui chercher noise (et ce qui peut permettre de cacher des messages politiques). Cette quête du merveilleux peut aussi exprimer un besoin d’évasion face aux conditions de vie difficiles et aux tensions qu’impliquaient la guerre et l’autorité de l’occupant.

Pendant cette période trouble, Cocteau ne mit pas un terme à ses activités artistiques. Cible des médias et des milices collaborationnistes à cause de son homosexualité notoire et de son opiomanie (dont il se débarrasse au début de la guerre), le poète chercha sa protection auprès des responsables allemands qu’il fréquentait assidûment. Sans cette collusion que peu lui reprochent et qu’il tenta vainement d’exploiter au profit de ses amis juifs ou résistants, Cocteau n’aurait certainement pas exercé pendant l’occupation et n’y aurait peut-être pas survécu.

Contexte artistique

La fantasmagorie au cinéma

Le premier à porter à l’écran des univers féeriques et imaginaires fût le Français Georges Méliès (1861-1938), resté célèbre pour Le voyage dans la lune (1902). Construisant ses courts-métrages comme des tableaux vivants, aux frontières du théâtre, il multiplia des inventions visuelles et décoratives dont l’esprit se retrouve dans le cinéma onirique de Cocteau. Outre-Atlantique, Walt Disney met l’animation à l’honneur et puise dans l’univers des contes pour révolutionner le cinéma et ses couleurs avec Blanche Neige et les sept nains, qu’il produit en 1937, puis avec Fantasia en 1940. Admirateur de ces films, Cocteau y a sans doute puisé quelques inspirations pour porter à l’écran sa propre vision de la féerie, dont l’esthétique manifeste aussi l’influence des peintres flamands et des illustrations des contes de Perrault par Gustave Doré.

Bien plus tard, Cocteau sera largement soutenu par les « Cahiers du Cinéma ». Ses rédacteurs, futurs artisans de la Nouvelle Vague, reconnaîtront en lui un des plus grands auteurs du cinéma français des années 40, mais aussi, un véritable modèle capable d’œuvrer librement loin de l’académisme. Jacques Demy rendra un hommage particulièrement marqué à l’auteur de La Belle et la Bête en réalisant Peau d’Ane, tourné avec Jean Marais.

Thèmes de réflexion

L’époque réinventée des contes

Conformément aux habitudes du récit merveilleux – « Il était une fois dans un lointain royaume… » –, on ne sait pas exactement quand et où se déroule le récit. Cependant, plusieurs éléments semblent issus du XVIIIe siècle, époque où fut rédigée par Jeanne Marie Leprince de Beaumont la version du conte dont s’inspire le film. L’inventaire de ces nombreux indices peut aider à comprendre comment le film parvient à rester vague sur son cadre tout en exploitant des éléments de l’imaginaire collectif qui plantent un décor familier au public. Les costumes, les armes, les activités professionnelles, la vie domestique, les soucis d’argent, la sorcellerie et même une allusion au christianisme (un furtif signe de croix) sont autant d’éléments qui évoquent un temps passé, réinventé au profit du récit fantasmagorique.

L’animalité contre l’humanité

L’opposition entre les personnages de la Belle et de la Bête s’axe essentiellement sur l’aspect repoussant et animal du second. Toutefois, la laideur de la Bête n’est pas la seule expression de son statut d’animal. Tout au long du récit, souvent à l’insu de Belle, on comprend que la Bête est assaillie par des instincts carnassiers, voire sexuels (son attirance pour la Belle n’est pas que sentimentale). C’est vraisemblablement parce qu’elle ne parvient pas à se dominer et qu’elle succombe à ses pulsions qu’elle est définie comme un animal, par opposition à l’homme qui, lui, se maîtriserait. Cette lecture de la Bête implique une conception de la nature humaine basée sur la maîtrise des instincts, ou, pour reprendre des concepts psychanalytiques souvent associés aux contes, sur la domination du « ça », siège des pulsions instinctives et inconscientes.

Le conte

Largement inspiré d’un conte classique, La Belle et la Bête présente clairement plusieurs caractéristiques de la structure narrative du conte. Faire l’inventaire des caractéristiques du récit permettrait aisément de tracer des parallèles avec d’autres contes connus du grand public.

Relevons notamment :

- La phrase introductive, « Il était une fois », évoque ouvertement l’univers de ces récits populaires et jette d’emblée un flou sur le temps et le lieu.
- Plusieurs personnages portent un nom qui manifeste leur caractéristique première : La Belle, La Bête, Avenant… Ce qui est aussi propre aux contes (songeons au Petit Chaperon rouge, à Blanche-Neige, l’Ogre…).
- L’éloignement parental est un élément que l’on retrouve dans un grand nombre d’histoire (Le Petit Poucet, Hansel et Gretel…).
- Comme dans d’autres contes, le récit incorpore plusieurs objets magiques : le gant, le miroir, le cheval enchanté, la clef en or, qui ont une fonction bien précise pour faire avancer l’intrigue.
- Le récit se déroule dans un lieu magique, sis dans les profondeurs d’une forêt inquiétante dans laquelle on se perd. Ce lieu ne peut être atteint par des voies normales. Il faut l’intervention de la magie (ou d’une méthode particulière) pour l’atteindre.

Questions pour un débat

Quel est l’attrait de la fantasmagorie ?

Pour introduire son film, le poète Jean Cocteau invite le public à faire appel à la part d’enfance qui sommeille en lui pour aborder le conte. Cette démarche peut interpeller quant à la portée du récit imaginaire. En effet, faut-il réellement être encore un enfant pour jouir des contes ? Est-il nécessaire de faire un effort pour se débarrasser du rationnel avant de goûter à une histoire animée par le merveilleux ? En invitant le spectateur à cet exercice, Jean Cocteau émet-il une critique contre une société désenchantée ou s’excuse-t-il à l’avance d’être léger ? Toutes ces questions interrogent la place de l’imaginaire dans un monde habituellement dominé par des règles voulues comme empiriques. A-t-il encore un rôle autre que celui de divertir ?

Fiche technique

Réalisé et scénarisé par Jean Cocteau d’après le conte de Mme Leprince de Beaumont.
Assistant réalisateur : René Clément.
Directeur de la photographie : Henri Alekan.
Décors : Christian Bérard et René Moulaert.
Interprété par : Jean Marais, Josette Day, Marcel André, e.a.
Musique : Georges Auric.
Production : André Paulvé, Les films du Tetras.

Filmographie

1930 : La sang d’un poète
1945 : La Belle et la Bête
1947 : L’aigle à deux têtes
1948 : Les parents terribles
1950 : Orphée
1960 : Le testament d’Orphée

Daniel Bonvoisin, Sylvie Denille et Paul de Theux
28 décembre 2006