Quai des Orfèvres

« Les noirceurs de l’après-guerre »

Inspiré d’un roman de Stanislas-André Steeman, Quai des Orfèvres prend prétexte d’une intrigue criminelle pour dresser un portait noir et ambigu d’une France tout juste sortie de la Seconde Guerre mondiale.

Le réalisateur

Né en 1907 et décédé en 1977, Henri-Georges Clouzot débute en 1929 comme scénariste puis en tant qu’assistant. Il réalise L’Assassin habite au 21 (1942) et Le corbeau (1944), tous deux produits par une société allemande. Malgré la dénonciation de la collaboration que contient Le corbeau, ces films valent à Clouzot une brève interdiction d’exercer. Reprenant en 1947 avec Quai des Orfèvres, il signera une courte filmographie caractérisée par une noirceur et des schémas chers au polar.

Synopsis

Maurice, pianiste, vit difficilement les jeux de charme que sa femme Jenny, chanteuse, entreprend pour sa carrière. Courtisée par Brignon, un vieillard pervers mais riche, Jenny se rend à l’insu de son mari chez le vieil homme. Découvrant le rendez-vous, Maurice décide d’assassiner son rival. Mais sur les lieux, il découvre que Brignon est mort. Tandis que Jenny confie à son amie Dora qu’elle est l’auteur du crime, le policier Antoine entame une enquête qui va vite le mener à s’intéresser à Maurice.

Contexte du film

La censure Clouzot a eu des problèmes avec la censure durant toute sa carrière. Ainsi, dans Quai des Orfèvres, le metteur en scène s’est risqué à de nombreuses audaces érotiques pour l’époque. La chanson du tralala interprétée par Suzy Delair est aussi suggestive que les divers dessous qu’elle exhibe. Certaines allégories, notamment celle du lait qui bout, sont discrètes mais explicites. Il faut dire que, bien avant Brigitte Bardot, l’actrice Susy Delair était considérée comme l’instrument d’un érotisme populaire, aujourd’hui anodin mais dérangeant pour la morale de cette fin de décennie 40.

Un autre sujet de préoccupation pour les censeurs était le vieillard pervers Brignon, incarné par Charles Dullin, qui aime les photographies « artistiques » (qu’on entraperçoit) de jeunes filles. Un autre tabou abordé sans arrière-pensées moralisantes ni démonstration intempestive est le lesbianisme sans ambiguïté de Dora (Simone Renant). Il est évoqué entre autres par une allusion assez brève sur son métier de photographe qui lui permet de prendre des clichés féminins. Par ailleurs, toujours à contre-courant des mœurs de l’époque, l’inspecteur Antoine confesse son amour pour son enfant mulâtre.

Contexte artistique

Le Polar à la française

Le polar français a longtemps été considéré comme un genre mineur. Il fallut attendre le milieu des années 50 et quelques films de bonne facture, aux frontières de la tragédie, pour qu’il acquiert ses lettres de noblesse. Inauguré par Henri-Georges Clouzot avec Quai des Orfèvres, le genre puise (volontairement ou involontairement ?) aux sources du film noir américain. Bien qu’ayant également cours aux Etats-Unis, le terme « film noir » est une invention des critiques français qui, après avoir été sevrés de films américains durant toute la Seconde Guerre mondiale, voient débarquer sur les écrans des drames policiers d’un style totalement original pour lesquels ils trouvèrent ce nom générique.

Comme les polars américains inspirés d’écrivains comme Raymond Chandler par exemple, Quai des Orfèvres est adapté d’un roman policier Légitime défense du Belge Stanislas-André Steeman (1942). Ce genre de récit trouva un terreau favorable avec « Série noire », une collection créée en 1947 par Marcel Duhamel dont les ouvrages, au style brut et brutal, présentent une vision fort cynique du monde, et en particulier de l’univers du crime. D’un point de vue esthétique cependant, le film de Clouzot, comme bon nombre de polars anglo-saxons d’ailleurs, puise autant dans l’expressionnisme allemand que dans le réalisme sombre et poétique français.

Le Polar à l’américaine

Officiellement né à Hollywood en 1941 avec la sortie du Faucon maltais de John Huston, ce genre a néanmoins longtemps été considéré comme une simple série B destinée à compléter l’avant-programme de « grands » films. Le polar américain se caractérise par un traitement psychologique qui s’avère aussi métaphorique que sa forme. Par contre, le polar français recherche plus le réalisme, tant au niveau des évènements que des personnages.

Thèmes de réflexion

La France de l’après-guerre, le portrait d’une époque

À l’instar du Jour se lève pour la période de l’immédiat avant-guerre (Marcel Carné, 1939), Quai des Orfèvres traduit un état d’esprit directement influencé par la situation sociopolitique de l’immédiat après-guerre. Malgré le fait que le récit ait pour toile de fond le milieu du music-hall et qu’il se déroule aux alentours de Noël, l’ambiance n’est pas à la joie. Au contraire, les personnages semblent crispés, comme marqués par les années de l’occupation. Celle-ci fut propice à la délation et à des rapports durs avec les forces de l’ordre, ce qui se prolonge dans le film.

Par ailleurs, le film introduit deux personnages marginaux : la lesbienne (Dora) et le mulâtre (le fils d’Antoine). L’un et l’autre suscitent la sympathie du spectateur mais semblent potentiellement frappés d’ostracisme. Valorisés par l’inspecteur Antoine, lui-même en marge, ils semblent être les moyens par lesquels Clouzot invite à accepter les différences aux lendemains d’une époque qui les pourchassait et d’une Libération marquée par une hystérie hypocrite qui frappa des femmes isolées accusées d’avoir couché avec l’Allemand (l’épisode des tontes).

La vie de la police

La thématique policière est d’emblée introduite par le titre du film. En effet, Le Quai des Orfèvres est la rue parisienne où est situé depuis la Commune de Paris (1871) le siège de la Préfecture de la Police. Ce lieu mythique est notamment animé dans les fictions policières par les personnages de Nestor Burma ou du commissaire Maigret. Régulièrement mis en scène au cinéma (à l’image de 36, quai des Orfèvres d’Olivier Marchal, 2004), il a même donné son nom à un prix de littérature dédié au genre policier. Le film de Clouzot introduit au cinéma une image humaine de la police sans pour autant chercher à la magnifier.

Au contraire, à travers le personnage d’Antoine, les policiers sont caractérisés par des motivations ambiguës et par des méthodes de travail (comme le chantage) condamnables. Le récit dépeint leurs conditions de travail et les rapports agressifs qu’ils entretiennent avec les témoins et les suspects. Mal aimés, les policiers semblent devoir leur difficultés au système lui-même. Individuellement, ils vivent en privé les mêmes difficultés que le reste de la population.

Quai des Orfèvres est construit en deux parties. La première est constituée d’un portrait des mœurs des personnages de Maurice, de Jenny et de Dora, animés essentiellement par les entreprises de séduction que Jenny mène en faveur de sa carrière et par la jalousie que cela suscite auprès de Maurice (voire de Dora). Ici, Clouzot pose les bases de son intrigue et cherche surtout à décrire un contexte psychologique trouble.

Après la mort de Brignon, la police entre en scène et l’investigation du commissaire-adjoint Antoine devient le fil conducteur du récit. Le spectateur croit détenir la vérité sur le meurtre, confessé par Jenny, et est invité à s’inquiéter de l’aboutissement de l’enquête. Toutefois, Clouzot n’abandonne pas le domaine du portrait des mœurs au profit d’un suspense policier. En effet, les allers et venues d’Antoine contribuent à approfondir l’univers décrit dans la première partie et ouvre des portes vers un milieu jusque-là inexploré : celui de la police elle-même (voir ci-dessus). Finalement, le scénario du film est surtout prétexte à dépeindre des personnages et à révéler leurs limites et leurs ressorts, sans toutefois les sanctionner d’un jugement de valeur.

Questions pour un débat

Quai des Orfèvres est construit en deux parties. La première est constituée d’un portrait des mœurs des personnages de Maurice, de Jenny et de Dora, animés essentiellement par les entreprises de séduction que Jenny mène en faveur de sa carrière et par la jalousie que cela suscite auprès de Maurice (voire de Dora). Ici, Clouzot pose les bases de son intrigue et cherche surtout à décrire un contexte psychologique trouble. Après la mort de Brignon, la police entre en scène et l’investigation du commissaire-adjoint Antoine devient le fil conducteur du récit.

Le spectateur croit détenir la vérité sur le meurtre, confessé par Jenny, et est invité à s’inquiéter de l’aboutissement de l’enquête. Toutefois, Clouzot n’abandonne pas le domaine du portrait des mœurs au profit d’un suspense policier. En effet, les allers et venues d’Antoine contribuent à approfondir l’univers décrit dans la première partie et ouvre des portes vers un milieu jusque-là inexploré : celui de la police elle-même (voir ci-dessus). Finalement, le scénario du film est surtout prétexte à dépeindre des personnages et à révéler leurs limites et leurs ressorts, sans toutefois les sanctionner d’un jugement de valeur.

Fiche technique

Réalisation : Henri-Georges Clouzot.
Production : Roger De Venloo.
Scénario : Henri-Georges Clouzot et Jean Ferry, d’après une adaptation libre du roman de Stanislas A. Steeman, Légitime défense.
Acteurs : Louis Jouvet, Suzy Delair, Bernard Blier, Simone Renant, Charles Dullin, Pierre Larquey, René Blancard, e.a.
Photographie : Armand Thirard.
Musique : Francis Lopez.
Montage : Charles Bretoneiche.

Récompense

Grand Prix de la mise en scène au Festival de Venise.

Fimographie

1931 : La Terreur des Batignolles (court)
1942 : L’Assassin habite au 21
1943 : Le Corbeau
1947 : Quai des Orfèvres
1949 : Manon
1950 : Retour de Jean (sketche du film Retour à la vie)
1950 : Miquette et sa mère
1953 : Le Salaire de la peur
1955 : Les Diaboliques
1956 : Le Mystère Picasso
1957 : Les Espions
1960 : La Vérité
1964 : L’Enfer (inachevé)
1968 : La Prisonnière

Daniel Bonvoisin, Christian Depoorter et Paul de Theux
14 décembre 2006