Roméo + Juliette

« Les amants éternels à Verona Beach »

Transposé dans une Vérone moderne et violente, Roméo + Juliette conserve l’essence tragique du mythe et restitue fidèlement le texte et l’intrigue formalisée sous la plume de Shakespeare.

Réalisateur

Né en Australie en 1962, Baz Luhrmann débute sa carrière au théâtre comme assistant de Peter Brook. Il crée ensuite sa propre compagnie et monte des opéras et des pièces. En 1992, il passe à la caméra en adaptant Strictly Ballroom, une pièce à succès dont il est co-auteur, et manifeste un style personnel qui allie romance, kitsch, parodie et décalage à une caméra frénétique. En 1996, le succès de son adaptation de Shakespeare lui permet de fonder sa propre société, Bazmark. Quatre ans plus tard, il clôture sa trilogie musicale avec Moulin Rouge.

Synopsis

La ville de Verona Beach est le théâtre sanglant d’une haine ancestrale entre les deux puissantes familles des Montaigu et des Capulet. A l’occasion des fiançailles de Juliette Capulet, sa famille organise un somptueux bal costumé où Roméo Montaigu parvient à s’infiltrer. Au premier regard, les deux jeunes gens tombent amoureux et se marient en secret. Mais la rivalité qui oppose leurs familles les rattrape et une funeste destinée semble menacer leur amour.

Contexte du film

Cauchemar urbain à l’américaine

En transposant l’intrigue médiévale de Roméo et Juliette dans une Vérone modernisée et américanisée, le réalisateur n’a pas simplement cherché à actualiser le récit mais transmet aussi sa vision de la ville moderne. Ainsi, Verona Beach est la proie d’une véritable guerre urbaine qui oppose des gangs contre lesquels la police ne peut rien. Aux mains de clans opposés, la ville se caractérise aussi par la décadence de ses élites qui partagent leur temps entre des affaires douteuses et une vie nocturne axée sur la jouissance par tous les moyens (sex, drogues et rock’n roll). Microcosme où tout se joue, la ville est isolée du reste du monde et semble ne vivre qu’à son propre rythme.

Cette vision sombre et autosuffisante rappelle l’image de la cité que partage depuis des décennies une grand partie des auteurs américains. Tant les comics (la cité de Gotham dans Batman) que le polar (le Los Angeles de James Ellroy) définissent ainsi la ville, lieu amoral et de violence constituant une unité de lieu qui autorise l’action individuelle. Cet archétype du théâtre urbain correspond à une certaine réalité de la société américaine où les mégapoles constituent effectivement des microcosmes dont l’actualité occupe une part prépondérante dans l’information. La corruption et la violence urbaine recoupent tous deux la longue chronologie de ces phénomènes, objets des préoccupations médiatiques. La place accordée à la télévision dans le film de Luhrmann est également évocatrice du rapport contemporain à l’actualité. S’ouvrant et se refermant sur des téléviseurs, le film laisse sous-entendre que tout son récit peut être vu comme un fait divers auquel assiste un public voyeur et passif.

Shakespeare inspire

L’œuvre shakespearienne a connu une véritable seconde vie au cinéma où les adaptations (ou les détournements) de ses œuvres se comptent par centaines. Certains réalisateurs/acteurs s’en sont fait une spécialité : Kenneth Brannagh, Laurence Olivier ou Orson Welles ; tandis que de nombreuses figures illustres se sont essayées à l’exercice (adaptation de La Tempête par Peter Greenaway en 1991, MacBeth par Polanski en 1971,…). Par ailleurs, Luhrmann n’est pas le seul à avoir transposé l’intrigue originale dans un contexte modernisé, voire anticipé. On peut ainsi noter que Richard III (de Richard Loncraine, 1995) et Titus (de Julie Taymor, 1999) ont tous les deux fait l’objet d’une adaptation dans un univers fictif fortement teinté d’années 30 et de fascisme.

Une trilogie musicale

Ce drame romantique musical est le deuxième volet d’une trilogie que le cinéaste Baz Luhrmann a dénommé The Red Curtain trilogy, la trilogie du rideau rouge. On trouve en premier lieu Strictly Ballroom (1992), puis Roméo + Juliette (1996) et enfin Moulin Rouge (2001), l’apothéose éclatante et surchargée du genre. Ce trio filmique permet au réalisateur d’évoluer vers un style de plus en plus personnel et de rendre hommage à deux arts de la scène dont il est issu : le théâtre et l’opéra.

L’influence de l’esthétique télévisuelle

Roméo + Juliette porte nettement l’influence du style audiovisuel propre à la télévision et aux clips musicaux (ce qu’on peut appeler le style « MTV »). La nervosité de la caméra, l’usage abondant des effets visuels, le festival de couleurs, le baroque du décor et des costumes et l’adéquation entre l’image et la musique (très rock et contemporaine) sont autant de caractéristiques d’un genre esthétique cinématographique moderne.

Thèmes de réflexion

Le mythe de Roméo et Juliette

L’histoire d’amour la plus célèbre n’est pas née sous la plume de Shakespeare mais provient de l’Italie elle-même. Inspirée par les déchirements qui opposèrent, aux XIIe et XIIIe siècles, le parti des guelfes (pro-papal) à celui des gibelins (favorable au Saint Empire germanique), la légende originale se situe effectivement à Vérone et commença à se diffuser et à se construire par l’entremise d’auteurs italiens (dont Dante), français puis anglais, tout au long du XVIe siècle avant d’intéresser Shakespeare qui lui donne sa forme définitive.

William Shakespeare

Roméo + Juliette, par sa modernité, constitue une entrée en matière distrayante à l’œuvre d’un auteur parfois réputée rébarbative ou trop classique. Le film permet tout particulièrement d’attirer l’attention sur l’intemporalité et sur l’efficacité des intrigues qui peuvent encore constituer des fictions efficaces. De plus, le respect du texte, mis en exergue par le contraste avec la modernité du contexte, permet de souligner sa poésie et sa portée.

Objet d’un mystère historique, la vie de William Shakespeare ne nous est parvenue qu’à travers de rares traces. Né à Stratford en 1564, Shakespeare s’établit à Londres en 1588. Grâce au mécénat, il assoit sa réputation de dramaturge vers 1592 et fait jouer ses premières pièces à la cour d’Elisabeth Ière, puis de Jacques Ier. Il devient ensuite actionnaire du théâtre du Globe en 1608. Bien que ses premières oeuvres soient de caractère historique, l’auteur s’attache surtout à décrire les jeux du pouvoir et des passions. Sa première tragédie majeure est Roméo et Juliette. Suivront Hamlet, Othello, le Roi Lear et finalement La Tempête, autant de titres restés célèbres. Décédé en 1616, il étonne toujours par la rigueur de son style, son imparable construction dramatique, le foisonnement de ses personnages et leur diversité psychologique.

Une tragédie romantique

Le cas de figure d’un amour passionnel entre deux adolescents issus de familles rivales peut aussi faire écho aux mariages forcés et arrangés dont certaines cultures et classes sociales contemporaines sont toujours adeptes.

Indépendamment des criantes et volontaires différences qui existent entre l’œuvre originale et le film, la narration de ce dernier respecte la structure de la première. Outre le texte, il conserve aussi les étapes évènementielles de la pièce.

L’histoire puise sa dynamique dans une narration dialectique qui exploite deux mouvements antagonistes : l’opposition séculaire qui sépare les Capulet des Montaigu et l’amour fou qui rapproche Roméo et Juliette. Cette contradiction est utilisée par le réalisateur pour justifier une approche très axée sur l’action alors qu’elle peut apparaître comme cérébrale dans son adaptation classique. Du point de vue du drame, le récit s’inscrit dans une logique fataliste qui rend un aboutissement heureux inconcevable. Pourtant, malgré la fin tragique, la passion des deux amants résonne aussi comme un appel à la pacification de Vérone et à la réconciliation des familles. Le sacrifice du bonheur semble être la condition de la synthèse qui résout la contradiction du récit : la réconciliation des familles.

Questions pour un débat

Croire en l’amour absolu ?

Outre incarner l’archétype romantique par excellence, la passion qui anime Roméo et Juliette se caractérise par une force que rien ne semble pouvoir altérer, pas même la mort. De plus, cet amour, par sa démonstration, réussit à réconcilier les ennemis de Vérone. Cette vision de l’amour peut se prêter à un débat sur sa crédibilité autour de plusieurs questions. Existe-t-il des amours à ce point solides que rien ne peut les défaire ? Au contraire, l’amour n’est-il pas tributaire des aléas de la vie et des influences de l’entourage ? L’amour, très régulièrement mis en avant comme incitant à la paix et à la fraternité, peut-il inspirer des sentiments meilleurs à autrui ?

Fiche technique

Réalisation : Baz Luhrmann
Adaptation : Baz Luhrmann et Craig Pearce d’après la pièce de William Shakespeare
Production : Baz Luhrmann, Gabriella Martinelli
Interprétation : Leonardo Di Caprio, Claire Danes, John Leguizamo, Harold Perrineau, e.a.
Photographie : Donald McAlpine

Filmographie

1992 : Strictly Ballroom
1996 : Roméo Juliette
2001 : Moulin Rouge

Daniel Bonvoisin, Sylvie Denille et Paul de Theux
20 juillet 2006