C’est arrivé près de chez vous

« C’est pour rire ! »

Consacré culte, "C’est arrivé près de chez vous" propose un voyage trash dans la Wallonie populaire du début des années 90. Porté par un Benoît Poelvoorde sans complexe, il pousse le concept de télé-réalité jusqu’au paroxysme d’une satyre sanguinaire qui transgresse tous les tabous. Mais la violence gratuite et le cynisme féroce n’empêchent pas une réflexion sur un certain environnement médiatique et sur les mécanismes de l’humour.

Les réalisateurs

Après un premier court-métrage (Pas de C4 pour Daniel Daniel), "C’est arrivé près de chez vous" est la seconde association d’un trio composé de Remy Belvaux (frère du réalisateur Lucas Belvaux), d‘André Bonzel et de Benoit Poelvoorde. Unique long métrage de Belvaux (qui s’est orienté vers la réalisation publicitaire avant son décès en 2006) et de Bonzel, alors étudiants à l’INSAS, le film marquera surtout le lancement de la carrière d’acteur de Poelvoorde.

Synopsis

Une petite équipe de tournage suit les tribulations sanglantes de Ben, tueur en série gagne-petit et ubuesque, pour en faire le portrait. Mais au fil des prises de vues, les cinéastes fauchés vont s’impliquer dans les meurtres au point d’en devenir des complices actifs et dociles.

Contexte du film

Le désenchantement social

Au début des années 90, la situation économique déjà fort détériorée de la Wallonie s’aggrave encore. Le chômage augmente et provoque une importante dépendance de la population aux aides sociales de l’Etat. L’ambiance en Belgique est plutôt pessimiste et la disparition de l’URSS semble marquer le triomphe du modèle capitaliste et libéral. Ce bouleversement de la situation internationale et idéologique se couple à la fréquence de plus en plus élevée de scandales politiques qui éclaboussent la classe politique. Dans ce contexte de défiance, le pessimisme gagne une partie de l’opinion populaire. Nihiliste, C’est arrivé près de chez vous s’inscrit pleinement dans ce paysage terne dont rien de bon ne semble pouvoir sortir et dont il croque une caricature cruelle.

Le contexte artistique

Un maigre financement

Le film est le travail de fin d’études de Remy Belvaux, alors étudiant en réalisation à l’INSAS, et un modèle presque historique de financement à très petit budget. Mis à part une aide de la Communauté française de Belgique pour la finition et la promotion, les réalisateurs ont dû compter sur l’investissement bénévole de toute l’équipe et des acteurs. Le choix du noir et blanc rejoint cette logique économique et les difficultés pour acheter de la pellicule transparaissent même dans le récit. Mais sans comptes à rendre, les auteurs ont certainement eu moins de mal à adopter leur ton provocateur.

L’influence du documentaire

Le film a marqué les débuts d’un nouveau cinéma belge à succès. Jusqu’alors, les films belges de fiction avaient peu d’impact. Seuls des réalisateurs comme André Delvaux, Marion Anselme ou Chantal Akerman jouissaient d’un peu de notoriété. Mais ce cinéma n’était pas très populaire et véhiculait un élitisme intellectuel qui devait peser sur les jeunes réalisateurs. En revanche, la Belgique s’est bâtie une solide réputation grâce au documentaire. Marquée par Henri Storck, cette tradition issue des années 30 s’est prolongée jusqu’à la télévision qui diffusa des émissions très novatrices dans le courant des années 80.

L’émission Strip-Tease, tout particulièrement, a révolutionné l’approche documentaire et s’est durablement imprimée dans le paysage audiovisuel. Le film s’inscrit en droite ligne dans cette tradition et la détourne au profit d’une pure fiction qui prend une forme très inspirée, voire parodique, de Strip-Tease. A la même époque, les comiques Les Snuls proposaient hebdomadairement une émission caustique et provocatrice sur la chaîne privée « Canal + ». L’influence libertaire des Snuls, leur férocité, l’auto-dérision de la culture belgo-wallonne et le détournement du style « RTBF » se retrouvent totalement dans le film du trio. On y devine aussi une certaine tradition du cinéma trash et underground bien existante en Belgique. Sans son succès de salles, le film rejoindrait la galaxie des ovnis surréalistes et confidentiels au rang desquels on peut compter Vase de noces de Thierry Zéno (1974).

Dans un autre registre, il évoque également Cannibal Holocaust, film d’horreur controversé dans lequel des cinéastes partent à la rencontre d’anthropophages et sombrent dans une violence gratuite et autodestructive. Dans ces deux films, la caméra est un personnage à part entière, unique témoin qui survit aux évènements. Ce procédé sera repris en 1999 par The Blair Witch Project.

Thèmes de réflexion

Sommes-nous fascinés par la violence ?

A travers tout le récit, les personnages de l’équipe de tournage n’émettent aucune réserve sur les évènements qu’ils filment. Au contraire, ils cherchent délibérément les événements les plus extrêmes pour alimenter leur reportage jusqu’à un point de non-retour qui leur sera fatal. Le récit semble sous-entendre que leur démarche est motivée par la réalisation de leur film et non par les meurtres eux-mêmes. Cette motivation morbide est le point de départ d’une réflexion, inaboutie dans le film, sur le rapport qu’entretiennent les médias avec, d’une part les faits qu’ils rapportent et, d’autre part, le public auquel ils s’adressent. Ce serait la promesse du succès auprès de ce dernier qui motiverait les reporters à grossir ou provoquer les évènements. C’est arrivé près de chez vous esquisse donc une critique féroce du reality-show.

La dimension la plus troublante du film est certainement qu’il ne cherche pas à susciter un rejet des agissements des protagonistes du récit. Au contraire, il doit son succès au rire et à la surenchère macabre qu’il offre en consommation au public qui le visionne. En proposant une fiction sur un mode documentaire, il semble démontrer qu’une pareille démarche trouverait son public. Indépendamment de son contenu, c’est peut-être aussi dans le succès commercial du film qu’il faut trouver un élément de réflexion. Finalement, si les cinéastes se font les collaborateurs enthousiastes de Ben le tueur, le spectateur participe à cette complicité en jouissant du film. N’est-ce pas là l’essence de la télé-réalité ? Sont-ce vraiment les médias qui portent la responsabilité de ce spectacle ?

Un film sans intrigue

L’objectif du film n’est pas de narrer une histoire. Il n’y a pas à proprement parler de quête dans le récit, les scènes se succèdent sans réel fil conducteur. Au mieux, on peut relever une dynamique de surenchère qui s’axe pour l’essentiel sur la complicité de plus en plus active des membres de l’équipe de tournage envers Ben. La fin du film, très abrupte, semble être une solution de facilité destinée à clore le récit sans qu’elle n’apporte quoi que ce soit à part, peut-être, une esquisse de morale simpliste.

Un humour noir et burlesque

C’est arrivé près de chez vous cherche à provoquer le rire en utilisant un comique burlesque et provocateur. Le burlesque est un genre qui tire son comique des contrastes entre les actions d’un personnage et sa nature. Ce principe se retrouve pleinement dans le film où Ben cherche à apparaître admirable tout en commettant les actes les plus ignobles. Ce contraste extrême entre ses propos et ses actes le rend grotesque et renforce sa bouffonnerie. La dimension parodique est amplifiée par les références belgo-walonnes du film, tournées en dérision par la situation de burlesque. I

l faut cependant souligner que l’extrême violence dépeinte peut fragiliser ou neutraliser l’effet comique auprès de spectateurs susceptibles d’être choqués. Le film n’est donc pas universel et sollicite énormément le second degré du public. Le burlesque n’est pas le seul moyen par lequel le film cherche à faire rire. On peut relever diverses formes de comique comme l’humour noir (le détournement d’éléments tristes pour en rire et les souligner), la moquerie gratuite, le comique de répétition et, bien sûr, le cynisme provocateur qui se moque des conventions sociales.

Questions pour un débat

Qu’est-ce qui fait rire ?

Un film comme celui-ci suscite immanquablement un questionnement sur les raisons qui font qu’on puisse rire des pires atrocités. Outrageusement immoral, il se moque ouvertement des conventions et s’attaque à des tabous comme la vie de l’enfant. Interroger les spectateurs du film sur les causes de leur amusement peut alimenter un questionnement sur le rôle, difficilement définissable, du rire dans nos sociétés.

Peu comparable à une comédie légère, le film se caractérise essentiellement par son contenu transgressif. Comme on rit pour sanctionner les pitreries du clown, le rire est peut-être la seule échappatoire qu’offre C’est arrivé près de chez vous à sa logique morbide et inacceptable.

Fiche technique

Réalisation, scénario et production : Remy Belvaux, André Bonzel et Benoit Poelvoorde.
Acteurs : Benoît Poelvoorde, Remy Belvaux, André Bonzel, Jaqueline Poelvoorde-Pappaert, Hector Pappaert, Nelly Pappaert, e.a.

Récompenses

Festival de Cannes (1992) : prix SACD semaine de la critique, prix international de la critique, prix spécial de la jeunesse.

Filmographie sélective

1987 : Pas de C4 pour Daniel Daniel
1992 : C’est arrivé près de chez vous

Daniel Bonvoisin et Paul de Theux
29 novembre 2006