Le Cuirassé Potemkine

« La Révolution d’Octobre en marche »

Chef-d’œuvre consacré du septième art pour ses innovations, "Le Cuirassé Potemkine" fut réalisé en 1925 pour célébrer le 20e anniversaire de la révolution de 1905.

Le réalisateur

Chantre de la Révolution de 1917, Serge Mikhaïlovitch Eisenstein est perçu comme l’un des plus grands propagandistes du cinéma. Il reste le fondateur d’une véritable science du cadrage, du montage et de la mise en scène. Né en 1898, il milite dans les rangs de l’avant-garde théâtrale (Proletkult), puis fonde le cinéma révolutionnaire. Remarqué en 1924 avec La Grève, puis avec Le Cuirassé Potemkine, il est mis sur la touche par l’arrivée du parlant et par la politique artistique soviétique. Après une parenthèse américaine, il se remet en selle avec Alexandre Nevski et Ivan le terrible, et meurt en 1948.

Synopsis

En 1905, à Odessa, une révolte éclate à bord du cuirassé Potemkine. L’officier en second décide de faire fusiller les chefs de l’insurrection, mais la garde et la ville d’Odessa prennent fait et cause pour les mutinés. Une répression cruelle s’abat sur la population. Le gouvernement envoie une escadre pour mâter les révoltés mais les marins se rangent du côté de leurs camarades.

Contexte du film

Dès la prise de pouvoir par les soviets et par le parti bolchevique en 1917, la Russie est confrontée au conflit avec l’Allemagne, et à la menace des armées blanches qui veulent rétablir le tsar à l’aide de contingents étrangers. Doublée d’une profonde crise sociale et économique, la guerre civile force la jeune révolution à mettre sur pied une économie de guerre autoritaire et l’incite à fonder l’Armée rouge. Sur le plan international, l’espoir des révolutionnaires d’assister à une révolution en Allemagne s’éteint en 1919 (fin de la République des conseils de Bavière).

Malgré la victoire militaire, la Révolution cède la place à un régime qui se durcit. Le parti bolchevique supplante l’autorité des conseils ouvriers. Lénine encourage une politique économique qui réinstaure les mécanismes du marché. Après sa mort en 1924, Staline lui succède aux commandes du parti et élimine les révolutionnaires de la première heure (dont son rival Trotsky), derniers obstacles à la dictature totalitaire qui exploitera les valeurs et le souvenir révolutionnaires pour instaurer leur contraire.

Cette célébration du passé au profit idéologique du régime se concrétise déjà en 1925 par la commande de plusieurs films à l’occasion du 20e anniversaire des insurrections ouvrières de 1905. C’est alors que sera réalisé La Mère de Poudovkine sur base de la pièce de Gorki. Suite à l’excellent accueil de son film La grève (1924), Eisenstein sera engagé pour réaliser une fresque monumentale intitulée L’année 1905. Mais devant la justesse des délais, le réalisateur se concentrera sur l’épisode du Cuirassé Potemkine qui avait déjà servi de trame à quelques films occidentaux (dont La Révolution en Russie de Lucien Nonguet, 1905).

Censure

En Occident à l’époque, le film fut soit interdit, soit amputé des passages « dérangeants » à connotations trop révolutionnaires ou anti-religieuses, ce qui illustre bien la peur du bolchevique qui animait de nombreux régimes politiques. En France, sa diffusion fut interdite dans le circuit traditionnel jusqu’en 1953 bien que de nombreux ciné-clubs engagés l’aient déjà projeté. Cela contribua à sa notoriété.

L’influence du film

Depuis sa sortie et malgré la censure, "Le Cuirassé Potemkine" est considéré comme un chef-d’œuvre absolu du septième art. Indépendamment de son contenu politique, c’est sa qualité filmique qui marque les esprits. Par ce film, Eisenstein fonde véritablement le cinéma comme un moyen d’expression qui dispose de sa propre « grammaire » et qui s’affranchit en cela des autres supports du drame (le théâtre, la littérature…). Il démontre que le cinéma se distingue par l’émotion que suscite l’image et le montage. Par ailleurs, le film utilise pour une des premières fois le fait social comme une matière du récit. En filmant sur les lieux même des massacres, en décors réels et avec des amateurs, Eisenstein inaugure le réalisme qui donnera sa force au cinéma.

Thèmes de réflexion

La révolution de 1905 Profitant des revers de l’armée russe face au Japon, les revendications du mouvement ouvrier s’accentuent. En grève depuis un mois, les ouvriers de Saint-Pétersbourg défilent le 9 janvier 1905 en arborant des images pieuses et des portraits du tsar. Les cosaques font feu et tuent plus de 1000 personnes. Une vague d’émeutes enflamme alors le pays qui culminera dans la grève générale de décembre 1905, écrasée dans le sang. A Odessa, l’armée tire dans la foule massée sur l’escalier Richelieu, ce qui suscite une forte émotion et radicalise le mouvement. L’expérience de 1905 sera toutefois déterminante pour la révolution de 17, notamment par l’instauration des conseils ouvriers, les soviets, organes de démocratie directe qui devaient piloter la révolution.

L’insurrection du Potemkine

La vraie histoire du Potemkine diffère du film. Le 27 juin 1905, une mutinerie éclate à bord, sous l’influence de marins militants révolutionnaires, suite à une affaire de viande avariée et à l’assassinat d’un marin par un officier. Le cuirassé ainsi commandé arrive à Odessa, en proie à une insurrection ouvrière violemment réprimée par la troupe. Après avoir fraternisé avec les ouvriers, les marins tentent de soutenir l’insurrection en bombardant les quartiers militaires, sans réels effets. Ils prennent ensuite le large, rallient temporairement deux autres bâtiments de la flotte et croisent vers la Roumanie où ils obtiennent l’asile politique.

Un drame classique

Le cinéaste explique qu’il a construit son film en cinq actes à la manière des tragédies classiques. Il revendique le respect des « trois unités » de lieu, d’action et de temps. Chacun des actes est divisé en deux parties qui s’opposent.

- Les Hommes : Conditions de vie à bord – viande avariée (du calme à la violence).
- Le Drame : Refus de manger – mutinerie – vengeance sur les officiers (de la défaite à la victoire).
- La Mort : Tristesse et indignation autour du matelot décédé – manifestation (du deuil à la joie).
- La Ville : Odessa fraternise et ravitaille le navire – fusillade dans l’escalier (de l’écrasement à la riposte).
- La Rencontre : Après une nuit d’attente, passage du cuirassé devant la flotte de guerre qui refuse de le couler (de l’angoisse à la délivrance).

Symboliques de la narration

Le récit propose plusieurs séquences qui portent une symbolique significative. Par exemple :
- La viande avariée des marins (voir chapitre 2, 7e min.) = les conditions misérables du peule russe.
- Les punitions sur la dunette du navire (voir chapitre 3, 21e min.) = la répression du régime tsariste.
- Le lorgnon du docteur accroché dans les cordes après qu’il fut jeté par dessus bord (voir chapitre 4, 29e min.) = la courte vue de la classe sociale dominante.

Dans ce film, l’aspect révolutionnaire s’affirme finalement par le rejet du passé, personnifié par l’autorité des officiers. Rejet définitif puisque ces derniers seront mis à mort. Le peuple mythifié devient dorénavant la puissance protectrice.

Questions pour un débat

Quand la fiction fait l’histoire La narration des événements survenus à Odessa s’avère très approximative. On ne saurait dire si le cinéaste déforme les faits pour étayer son propos (par exemple, le pope échappa en réalité au massacre, alors qu’Eisenstein le fit mettre à mort) ou s’il décrit la réalité telle qu’on la lui avait communiquée. Toujours est-il que le succès du film jeta la confusion sur les faits. De nombreuses personnes, dont d’éminents historiens, prirent pour acquises les anecdotes fictives du film (comme l’épisode de la bâche sur les fusillés).

En réalité, l’insurrection du Potemkine eut une influence mineure sur les évènements de 1905 et doit sa célébrité à Eisenstein. La correspondance entre la fiction et l’histoire est donc abusive mais pose la question du rôle du cinéma. Est-il un bon moyen pour raconter l’histoire ou, au contraire, ses procédés en trompe-l’oeil lui donnent-ils une telle force de conviction qu’il faut l’envisager systématiquement avec suspicion ?

Fiche technique

Réalisation : Serge M. Eisenstein.
Production : Goskino.
Scénario : S.M. Eisenstein, Nina Agadjanova.
Avec : Alexandre Antonov, Grigori Alexandrov, Vladimir Baksky, la troupe de théâtre du Proletkult, et des non-professionnels (marins et population locale). _ Photographie : Édouard Tissé.
Montage : S.M. Eisenstein, Grigori Alexandrov.

Filmographie

1924 : La Grève
1925 : Le Cuirassé Potemkine
1928 : Octobre
1929 : L’Ancien et le Nouveau
1931 : Que Viva Mexico (inachevé, remonté en 1979)
1935 : Le Pré de Béjine (inachevé)
1938 : Alexandre Nevski
1944 : Ivan le terrible I
1945 : Ivan le terrible II

Daniel Bonvoisin, Christian Depoorter et Paul de Theux
14 novembre 2006