Le Guépard

« Si nous voulons que tout se maintienne, il faut que tout change »

Adaptation fidèle du roman éponyme de Giuseppe Tomasi Di Lampedusa, Le Guépard examine le lent renversement de l’aristocratie dans le contexte de l’unification italienne du XIXe siècle.

Le réalisateur

Né en 1906 et issu de la haute noblesse italienne, Luchino Visconti apprend le métier de cinéaste auprès de Jean Renoir. Mû par ses sympathies communistes, il s’engage dans la résistance au fascisme. En 1942, il réalise Ossessione qui participe à la fondation du néo-réalisme. Après la guerre, il alterne théâtre, opéra, ballet et cinéma et signe, jusqu’à sa mort en 1976, plusieurs chefs-d’œuvre marqués par un sens exceptionnel de la mise en scène.

Synopsis

En mai 1860, lors du débarquement de Garibaldi en Sicile, le prince Salina se réfugie avec sa famille dans sa propriété de Donnafugata tandis qu’avec son assentiment, son neveu Tancrède rejoint les troupes révolutionnaires. Après leur victoire, le Prince, lucide et fataliste, tente d’adapter sa maison aux changements en cours et autorise le mariage de Tancrède avec Angélique, la fille du Maire.

Contexte du film

L’Italie est sortie de la Seconde Guerre mondiale économiquement épuisée et politiquement divisée. A l’image des tensions idéologiques de la Guerre froide, la scène politique était marquée par l’opposition entre des gouvernements de centre-droit et l’activisme du puissant et populaire parti communiste italien, auréolé des succès de sa résistance au régime fasciste. Visconti, compagnon de route du PCI, fut fortement influencé par les intellectuels de gauche mais s’éloigna du dogmatisme pour s’autoriser un engagement très personnel, comme l’illustre son usage répété d’une noblesse en fin de règne. Visconti était aussi marqué par la crainte d’un retour du fascisme contre lequel il fut un résistant actif, crainte entretenue par les tendances autoritaires de la politique italienne.

Economiquement, la péninsule su profiter du Plan Marshall qui favorisa le développement de l’industrie du nord du pays et provoqua une forte migration du sud vers le nord, approfondissant le contraste avec le sous-développement du Mezzogiorno (les provinces méridionales et les grandes îles). Problème social, politique et économique caractéristique de l’Italie, la question du retard économique du sud se manifeste dans Le Guépard à travers les considérations du Prince sur une Sicile imperméable aux changements.

Contexte artistique

Assistant sur Toni, La partie de Campagne et Tosca du réalisateur français Jean Renoir, avec lequel il partageait l’origine noble et les sympathies marxistes, Visconti était un adepte du réalisme dont il fonda le pendant italien, le néo-réalisme, avec Ossessione en 1942. Le souci réaliste, qui consiste à vouloir représenter la réalité sans idéalisation, était porteur d’un engagement politique dans la mesure où il dépeignait une réalité sociale désillusionnée. Lors de ses réalisations d’après-guerre, on reprocha à Visconti de s’éloigner de cette démarche en réalisant des films en costumes.

Pourtant, le réalisateur ne s’est pas départi de sa volonté de filmer « la réalité », comme l’illustre pour Le Guépard la représentation minutieuse de la Sicile du XIXe. Refusant de tourner en studio, Visconti installa ses plateaux dans plusieurs coins de l’Italie et reconstitua de nombreuses scènes, dont la bataille de Palerme, au cœur même de la Sicile. Ces choix s’avérèrent cependant fort coûteux, et Visconti dû beaucoup à l’engagement financier (et ruineux) du producteur Gustavo Lombardo (à l’origine du projet d’adaptation du roman) et de sa société Titanus.

Visconti est souvent allé chercher son inspiration dans la littérature (notamment Camus, Stendhal ou Thomas Mann). Indépendamment de la fidélité au roman de Lampedusa, le film révèle aussi quelques analogies avec A la recherche du temps perdu de Marcel Proust. Grand admirateur de l’œuvre – dont il avorta un projet d’adaptation –, Visconti y a certainement puisé une manière d’aborder les considérations du prince Salina pour le temps révolu, voire le peu de repères temporels qui caractérise la narration. En achevant le récit sur le bal, Visconti escamote la fin du roman de Lampedusa et évoque peut-être ainsi la fin de l’œuvre proustienne qui mêle bourgeoise, aristocratie et souvenirs lors du « bal de têtes » dans Le temps retrouvé.

Thèmes de réflexion

L’unification nationale

Le Risorgimento, c’est-à-dire le long processus d’unification politique de l’Italie, culmina aux alentours des années 1860 avec la Seconde Guerre d’Indépendance qui rattacha les régions du Sud au Nord et permit la proclamation du royaume d’Italie en 1861. Le Guépard situe son action au cœur de ce processus en s’ouvrant sur la campagne des Mille durant laquelle l’aventurier Garibaldi, à la tête des Chemises rouges, arracha la Sicile au royaume de Naples. La bataille de Palerme, évoquée dans le livre, est reconstituée par Visconti qui en fait la charnière du bouleversement historique qui alimente son film. En outre, Le Guépard évoque d’autres étapes du processus au cours des années 1860-1862 : le plébiscite sicilien en faveur du rattachement à l’Italie, la création du Sénat, la constitution de l’armée royale régulière et la défaite de Garibaldi face à cette armée à l’Aspromonte.

La révolution sociale

Le Guépard ne s’attarde pas sur le déroulement strictement historique du Risorgimento et lui préfère une approche axée sur la lutte des classes qu’il dissimulait. L’avènement de la bourgeoisie, la chute de l’aristocratie foncière et les rapports qu’entretiennent ces deux classes sont au cœur du récit. Visconti manifeste ainsi son adhésion au marxisme et offre une lecture dialectique du roman de Lampedusa et de l’histoire italienne.

Analyser les personnages peut révéler cette approche. Le Prince épouse la disparition de sa classe et meurt avec elle tout en acceptant le changement et en assurant la survie des siens. Tancrède représente la collusion d’une aristocratie désireuse de sauver ses privilèges mais non son monde. Angélique et le maire Don Callogero accompagnent l’ascension de la bourgeoisie qui remplace l’ancienne élite. Le père Pirrone symbolise une église conservatrice et résignée. Enfin, l’organiste Don Ciccio montre l’attachement au statu quo d’un peuple sicilien hostile aux changements.

Un récit dynamisé par l’Histoire

Le Guépard propose une narration fragmentée qui colle au livre dont il est l’adaptation. Le récit est entrecoupé d’importantes ellipses peu explicites qui occultent que les évènements se déroulent sur plus de deux ans. Cependant, l’action est placée avec précision dans l’histoire et la géographie de la Sicile et ce sont les évènements historiques qui servent de repères à travers le temps figé et révolu du monde aristocrate.

La dépendance du récit à son contexte historique permet de désigner Le Guépard comme étant un drame épique. Les personnages sont portés et dépassés par l’histoire et deviennent les symboles de la transformation qu’elle opère sur leur société.

Questions pour un débat

L’appartenance de classe domine-t-elle le développement personnel ?

Le prince Salina vit une fusion entre son destin personnel et celui de sa classe sociale. Tout laisse supposer que la disparition de son monde le mène à sa propre mort. Sous cet angle, il est aliéné à son statut social et n’entrevoit pas de place pour lui dans la nouvelle société. Cette conscience de classe aiguë laisse songeur quant à la place de l’individu dans le monde. En adhérant à cette histoire, le spectateur peut être invité à réfléchir sur le sens de l’appartenance sociale aujourd’hui.

Le beau est-il le monopole des nobles ?

La définition de l’aristocratie que propose Le Guépard s’axe essentiellement sur les différences culturelles d’avec la bourgeoisie ou de la plèbe, au détriment du rapport social qui articule ces classes. Le monde de la noblesse apparaît comme beau et raffiné, à l’image des couleurs éclatantes qui dominent le film. Cela peut laisser une impression de nostalgie de ces fastes d’antan, comme si la disparition d’une classe signifiait celle d’un art de vivre. Cette impression peut introduire plusieurs questions ouvertes au débat. Correspond-elle à la vision de Visconti, lui-même noble, ou à une réelle évolution des mœurs ? Le souci esthétique est-il aujourd’hui moins présent ou, au contraire, s’est-il popularisé ?

Fiche technique

Réalisation : Luchino Visconti. Scénario : d’après le roman de Lampedusa, script de Luchino Visconti et de Suso Cecchi d’Amico, e.a. Production : Goffredo Lombardo. Acteurs : Burt Lancaster, Alain Delon, Claudia Cardinale, Serge Reggiani, Terence Hill, e.a. Photographie : Giuseppe Rotunno. Musique de Nino Rota. Titre original : Il Gattopardo.

Récompense

Palme d’or au festival de Cannes (1963)

Filmographie sélective

1942 : Ossessione
1954 : Senso
1960 : Rocco et ses frères
1963 : Le Guépard
1967 : L’étranger
1969 : Les damnés
1971 : Mort à Venise
1972 : Ludwig
1974 : Violence et passion
1975 : L’innocent

Daniel Bonvoisin et Paul de Theux
28 octobre 2006