Le jour se lève

« Un poème tricoté avec les mailles du drame »

Drame tendu nimbé de poésie, Le jour se lève est considéré à raison comme un chef-d’œuvre emblématique du réalisme poétique. Caractérisé par un flash-back innovant, il fut aussi sujet à la censure de l’immédiate avant-guerre.

Le réalisateur

D’abord photographe, Marcel Carné devint l’assistant de Jacques Feyder, qui lui apprit toutes les ficelles du métier. La rencontre avec Prévert allait sceller une collaboration artistique de près de 10 ans (Drôle de drame, Les Enfants du Paradis…) qui allait jeter les bases, après Jean Vigo, du réalisme poétique, dont la définition semble tenir en un mot dans la bouche d’Arletty : « atmosphère » (Hôtel du Nord). Tandis que Les Enfants du Paradis est reconnu comme le plus grand chef-d’œuvre du cinéma français, son auteur est déclassé par la Nouvelle Vague. En 1996, Carné décède à l’âge de 87 ans.

Synopsis

Un coup de feu claque au haut d’un immeuble de la banlieue parisienne. François, un ouvrier sableur apprécié de ses voisins, vient de tuer un homme. Tandis qu’il se remémore les circonstances qui l’ont amené à poser ce geste irréparable, la police s’apprête à donner la charge sous le regard curieux et inquiet de la foule amassée au bas de l’immeuble…

Contexte du film

L’Avant-guerre

Marqué par une ambiance sombre et fataliste, Le jour se lève exprime l’ambiance qui régnait en France à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Le Front populaire s’est disloqué (1937), les mesures sociales reculent et la situation économique reste terne. Désenchanté, le film dépeint, sans militantisme, l’aliénation au travail et le monde ouvrier sous un jour particulièrement sombre qui n’est pas sans rappeler, dans un autre registre, Les Temps Modernes de Charlie Chaplin (1936). Cette morosité valu au film d’être interdit au jeune public pour « défaitisme ». A la veille de la guerre, le cinéma se devait de célébrer l’enthousiasme national. La censure s’offusqua aussi du dénuement d’Arletti dans sa douche et imposa la coupe d’un plan trop osé, coupe encore perceptible dans le film un peu après la 43e minute.

Contexte artistique

Le réalisme poétique

Paradoxalement, c’est au moment où l’Europe et le monde vont entrer dans une période de chaos et de guerre que le cinéma français va vivre son âge d’or. Fuyant l’Allemagne nazie, les meilleurs techniciens du cinéma (par exemple Jules Krüger pour la lumière, qui apportera à des œuvres comme La Bandera de Duvivier toute la force de l’expressionnisme allemand) fuient le pays pour s’exiler aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en France.

La conjugaison de leurs talents et celle des plus grands metteurs en scène français comme Renoir, Duvivier, Carné et des plus grands comédiens du moment (Gabin est l’incarnation idéale de l’ouvrier acculé à la faute) crée une production à la fois abondante (quelques 1300 longs métrages en 10 ans), et riche de thèmes populaires filmés dans des écrins d’élégance. Bien entendu, on ne peut pas à proprement parler d’une unité stylistique concernant les 125 films sortant annuellement durant les années 30. Seule une poignée d’entre eux appartiennent à ce que Sadoul a appelé le « réalisme poétique ». Ils mettent en scène dans la plupart des cas des meurtriers. Le plus généralement des pauvres types situés socialement au bas de l’échelle, qui transgressent le plus souvent la loi pour l’amour d’une femme. Employés ou ouvriers, ils sont victimes de tares héréditaires (le mécanicien de La Bête humaine, Renoir, 1938), d’un système social ou d’une fatalité qui les conduit au meurtre (Gueule d’amour, Jean Grémillon, 1937 ; Le Jour se lève, Marcel Carné, 1939).

Ces films sont réalistes, parce qu’ils portent en eux non pas la prémonition, mais bien l’expression de ce qui est déjà là, plein de ce sentiment d’impuissance (la guerre imminente). Poétiques, parce que ces histoires d’amour impossibles plombées par les revers d’un destin implacable dégagent, par-delà l’artifice des scènes très composées de studio, la verve désenchantée de merveilleux dialoguistes comme Jeanson et Prévert, les éclairages clair-obscur et les décors quasi irréels de Trauner, une véritable « atmosphère », celle de la poésie de la rue. Le « réalisme poétique » trouve l’origine de son acception dans l’expression « réalisme fantastique » de l’écrivain Pierre McOrlan, définissant ainsi ses propres œuvres.

Thèmes de réflexion

Le Jour se lève appartient au genre policier. Par son intrigue dont le point culminant est le meurtre, il fait intervenir le personnage du « représentant de l’ordre ». Ce dernier occupe dans le film de Carné sa fonction naturelle dans le récit policier, et corrobore, ce faisant, la définition du genre policier du théoricien du cinéma Georges Altman : « Un film policier n’exprime que la lutte brutale et toute extérieure entre la société et l’homme qui ose vivre contre elle ». Et de fait, la police assaille la forteresse exiguë de François pour rétablir l’ordre et montrer qu’en dehors de la société, « …il n’y a qu’aventure et honte, faire sentir, d’ailleurs, qu’il est inutile de se dresser contre elle, parce qu’on finit toujours par être vaincu ».

Tragédie et fatalité Le tragique pèse sur tout le film, à travers la charge symbolique des objets, mais également dans le suicide de François, qui scelle son destin, dès lors qu’il fait taire pour toujours son rival, Valentin (son meurtre le condamne à la prison ou au suicide). Le récit donne dès le début le dénouement de l’histoire. Aussi, l’évocation du passé – l’amour avec la jeune fleuriste, ses rapports conflictuels avec le dresseur de chiens, sa relation avec la maîtresse de ce dernier – ne laisse aucune illusion sur la suite des événements. Dès le début du film, on sait qu’on assistera à un ballet tragique qui emportera avec lui ses quatre protagonistes principaux. Les personnages de Carné sont assurément victimes de la fatalité sociale.

La solitude

Le décorateur Alexandre Trauner réalise un travail remarquable à travers la chambre de François. Il nous fait entrevoir par petites touches le sentiment d’isolement de l’anti-héros, la progressive asphyxie de l’intrigue. La chambre qu’occupe François fourmille de détails quant à son existence de vieux garçon et constitue « un documentaire social d’une vérité criante » (André Bazin, Peuple et culture, 1947). François habite une petite place de banlieue dans une maison isolée et étroite qui s’étire en hauteur. Sa chambre nous donne quantité d’informations sur la psychologie de son occupant : méticuleusement rangé, l’ameublement comporte des éléments solides, de vieilles choses confortables, comme la commode à dessus de marbre, le fauteuil en rotin ou la lourde armoire. « Dans cet appartement, une pauvre mais authentique sédimentation humaine semble s’être déposée » (ibid.).

Par ailleurs, l’utilisation des objets par François nous conforte dans l’idée qu’il est un vieux garçon habitué à vivre seul depuis l’enfance. Il y a les cigarettes, fumées compulsivement, ou la cravate neuve, dont il enlève comme par habitude l’étiquette, juste après avoir tiré sur les deux policiers venus l’arrêter. Le sentiment de solitude est renforcé par la cage d’escalier, seule « ‘rampe d’accès » qui permette l’assaut de la police.

Le monde ouvrier

Le film évoque les conditions de vie d’un ouvrier modeste à la fin des années 30. Parmi les objets témoignant de sa vie quotidienne : la mallette à casse-croûte, le réveille-matin, le ballon de football, la lampe électrique recouverte d’un journal, son vélo dont il prend un soin extrême… beaucoup de choses sont dites dans cette chambre sur le contexte culturel et social de François.

Questions pour un débat

Les détails de la décoration, dimension à laquelle le public est rarement sensibilisé, donne au film énormément de signification. Le jour se lève peut être efficacement utilisé pour éveiller l’attention du spectateur envers cet aspect de la mise en scène. Il peut également soutenir une réflexion sur la lecture des symboles et mettre en évidence que les codes changent d’une époque à l’autre. La même condition du personnage serait différemment évoquée de nos jours. Quels pourraient être les éléments décoratifs qui évoqueraient avec plus d’évidence pour le public contemporain le célibat, l’aliénation au travail ou le dépouillement ?

Fiche technique

Réalisation : Marcel Carné.
Dialogues : Jacques Prévert, d’après une histoire de Jaques Viot.
Acteurs : Jean Gabin, Jules Berry, Arletty, Jacqueline Laurent, Bernard Blier, e.a.
Photographie : Philippe Agostini.
Musique : Maurice Jaubert.
Décorateur : Alexandre Trauner.

Filmographie sélective

1936 : Jenny
1937 : Drôle de drame
1938 : Hôtel du Nord
1938 : Le Quai des brumes
1939 : Le Jour se lève
1942 : Les Visiteurs du soir
1945 : Les Enfants du Paradis
1953 : Thérèse Raquin
1971 : Les Assassins de l’ordre

Daniel Bonvoisin, Thierry Van Waeyenbergh et Paul de Theux
13 octobre 2006