Le Maître de musique

« Le cinéma belge à la rencontre du public international »

En 1988, l’énorme succès du Maître de musique marque l’aboutissement de la refonte du cinéma belge amorçée dans les années 70. A travers une mise en scène aussi soignée qu’élégante, le film met en vedette la grande musique et le tenor José Van Dam.

Le réalisateur

Né en 1941 à Bruxelles, Gérard Corbiau mène ses etudes à l’Institut des Arts de diffusion à Bruxelles (IAD). Il travaille ensuite pour la Radio-Télévision belge, où il réalise de nombreux portraits musicaux pour le compte du service Musique-Opéra-Ballet. Le Maître de musique est son premier film de fiction et lui vaut un beau succès de salles. Hormis L’année de l’éveil (1991), Corbiau remettra la musique classique à l’honneur dans Farinelli (1994) et Le Roi danse (2000).

Synopsis

Au début du XXe siècle, retiré dans sa riche villa, le chanteur Joachim Dallayrac se consacre avec exigeance à la formation musicale d’une jeune soprano, Sophie, et d’un jeune voyou, Jean, qu’il trouve doué. Les deux élèves se lient et chercheront à remporter le concours de chant organisé par le prince Scotti, rival de leur maître et dont le candidat a une voix étrangement proche de celle de Jean.

Contexte du film

Crise économique

Face à la fin de l’État-Providence et au nouveau souci de rentabilité, l’ancienne opposition entre le cinéma d’auteur et le cinéma commercial fit place au « film d’auteur grand public », dont le film de Gérard Corbiau est emblématique. Cependant, malgré le succès de Diva de J-J. Beineix (1980), film tournant autour de la voix d’une cantatrice, il aura fallu cinq ans avant que Corbiau trouve un producteur, après avoir vu son projet refusé par la télévision.

Crise idéologique

Selon Corbiau, le public semblait devenu réticent aux films qui ne seraient soutenus que par les seuls dialogues. Les mots et les discours, porteurs d’idéologies, auraient tellement été utilisés pour tromper les spectateurs en ce XXe siècle que ceux-ci seraient demandeurs d’un vecteur de divertissement différent. Bien que se sentant un peu à contre-courant, Corbiau était convaincu que la musique, et le chant, permet de réhabiliter les récits auprès du public et de soutenir les mots.

José Van Dam

L’idée du film est partie d’une collaboration entre le cinéaste et le baryton-basse José Van Dam, une des plus belle voix de son temps. Dans une interview, l’artiste avait dit : « Dans 4 ou 5 ans, j’arrêterai peut-être le chant et je me consacrerai à de jeunes élèves, parmi les plus brillants, que j’essaierai de former » Cette phrase trotta dans la tête de Corbiau et il s’est mis à écrire un film sur la transmission du savoir. Né à Bruxelles en 1940, José Van Dam a fait ses études musicales au Conservatoire royal de musique. Il débute professionnellement à l’Opéra de Paris en 1961. Après être passé par le Grand Théâtre de Genève, l’Opéra de Berlin et le Festival de Salzbourg, il se produit dans les théâtres les plus prestigieux (Scala de Milan, Covert Garden de Londres, Metropolitan Opera de New York,…), dans des productions comme les Noces de Figaro ou Faust. Il a enregistré, entre autres, sous la baguette de Karajan et de Claudio Abbado.

Influences artistiques

L’Opéra Si en 1980, le film Diva de J-J. Beineix apporta un regain d’intérêt pour l’opéra, il y eut un autre phénomène important à Bruxelles en 1981. Nommé directeur du théâtre de La Monnaie, Gérard Mortier y fit un formidable travail de renouveau de l’opéra, un art longtemps décrié. Mortier démontra l’importance du théâtre dans l’opéra. Partant d’une écriture très actuelle, Le Maître de musique transmet des émotions et une fiction de nos jours facile à assimilée et dans laquelle le spectateur peut se projeter, ce qui n’est pas le cas de tous les livrets d’opéra. Mais la construction du film répond vraiment à l’opéra en ce sens que, dans la dernière partie, comme à l’opéra, les choses ne peuvent plus se dire que par la musique. Les dialogues sont pratiquement inexistants. Indispensable, la musique règle tout par le chant…

Thèmes de réflexion

Musique et cinéma

Véritable héroïne du film, la musique est mise à l’honneur à travers une approche didactique explicite, soutenue par le personage de Dallayrac, qu’incarne José Van Dam avec une intelligence et un talent immense. Le tenor est bien connu des fans d’opéras pour la qualité de ses interprétations (entre autres dans le film Don Giovanni, 1979) de Joseph Losey, où il incarnait Leporello). Les pièces étudiées par Dallayrac et ses élèves deviennent infiniment plus proches du spectateur à travers “la découverte de l’intérieur” que le film met en avant.

Pour imposantes qu’elles soient, l’esthétique de l’image et la richesse de la trame musicale n’étouffent pas le récit. La mise en scène respire grâce à la vivacité du montage. Les plans, les décors, les costumes et les éclairages sont d’une grande précision. L’évocation de l’ambiance et de l’époque se révèlent aussi d’une brillante qualité.

Musique et sentiments

La richesse, l’intelligence et la vérité psychologique du récit font partie intégrante de son succès. Ainsi peut-on dégager trois dimensions au scénario :

1) Le chassé-croisé amoureux qui s’établit entre quatre personnages :
- Sophie s’éprend de son professeur, Joachim Dallayrac, qui la refuse.
- Jean tombe amoureux de Sophie, qui le refuse… jusqu’au concours.
- Désabusée, Estelle, la compagne de Dallayrac, voit passer et s’envoler les amours de celui pour lequel elle a une vénération nostalgique.

2) Cette situation fait déboucher l’enseignement de Dallayrac sur une profondeur psychologique indispensable pour comprendre et restituer l’interprétation et le sens des arias (c’est-à-dire un air ou une mélodie) ou des lieder (le lied est un chant ou une mélodie de caractère populaire savant ou religieux dans les pays germaniques) que doivent travailler les élèves.

3) Loin de constituer une trame sonore, la musique se présente comme un être vivant qui irrigue et alimente les rapports entre les personnages, qui souligne les sentiments, qui explique les passions et résout les incertitudes. L’envers de ces trois dimensions est le long travail de l’apprentissage des composantes de l’expression musicale et leur application dans la vraie vie. Sont-ce seulement des leçons de chant ? Une explication de la musique par les sentiments ? ou des sentiments par la musique ? Ce jeu de miroirs entre sentiments et musique invite à la réflexion sur la nature du plaisir et de la pratique musicale. Serait-ce un moyen d’exprimer ou de découvrir ses sentiments lorsque les mots manquent ?

Questions pour un débat

Un accueil mitigé Malgré sa reconnaissance internationale, Le Maître de musique reçut quelques critiques tièdes, voire hostiles, lui reprochant une mise en scène trop académique, véritable « entreprise de charme manquant d’audace » (Théodore Louis). Patrick Leboutte (voir bibliographie) prétend que « ce film, certes d’honnête facture mais façon standard télévisuel, revêt l’allure satisfaite d’un maître-achat pour marchés du film et palmes académiques. Il entérine la politique de la Belgique soucieuse de reconnaissance extérieure. Ce principe d’effet de vitrine est élémentaire : soigner l’enluminure, veiller à la rutilance enjôleuse de la devanture, avec le secret espoir d’attirer le chaland. En d’autres termes, un cinéma de l’illustration et de l’uniformisation, un cinéma du prévisible et du décoratif, un cinéma inerte et dévitalisé, frigide et congestionné, un cinéma de confection réalisé sans urgence, sans nécessité, sans réelle raison d’être ; en un mot, un cinéma de l’inutilité dans lequel rien, jamais, ne parvient à vibrer à l’image ». Cet avis très tranché peut soutenir un débat sur le film et introduire la notion de critique. Ici, l’avis de Leboutte repose pour l’essentiel sur une lecture subjective du film qui s’appuie sur un sentiment et non sur des éléments objectifs (le montage, la photographie, la narration, etc.). Ce sentiment n’est pas universel et les spectateurs peuvent être invites à produire le leur.

Fiche technique

Réalisateur : Gérard Corbiau.
Producteur : Alexandre Pletser, Jacqueline Pierreux , Dominique Janne.
Interpretation : José Van Dam, Anne Roussel, Philippe Volter, Sylvie Fennec, Patrick Bauchau, Johan Leysen, e.a.
Chanteurs : José Van Dam (baryton-basse), Dinah Bryant (soprano), Jérôme Pruett (ténor).
Scénario : Gérard Corbiau, Andrée Corbiau, Patrick Iratni, Jacqueline Pierreux, Christian Watton.
Photographie : Walther Vanden Ende.
Montage : Denise Vindevogel.
Musique : Mahler, Verdi, Bellini, Mozart, Offenbach, Schubert, Schumann.

Récompenses

Nominé aux Oscars du Meilleur film étranger.
Prix du Jury et Prix du Public au Festival de Vichy (France).
Prix de la Première œuvre de fiction et Prix de la Confédération Internationale des Cinémas d’Art et Essai au Festival de Figuera das Fos (Portugal).
Grand Prix du Festival des Films Francophones de Fort-de-France (Martinique).
Prix Spécial du Jury au Festival de Rio de Janeiro (Brésil).

Filmographie

1987 : Le Maître de musique
1991 : L’Année de l’éveil
1994 : Farinelli, il castrato
2000 : Le Roi danse
2004 : Saint Germain ou la négociation

Daniel Bonvoisin, Christian Depoorter et Paul de Theux
28 septembre 2006