Apocalypse Now

« L’horreur… l’horreur… »

Librement adapté du roman Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, Apocalypse Now situe son action lors de la guerre du Viêt-Nam. Devenu emblématique de ce conflit, le film propose un voyage halluciné et initiatique jusqu’aux recoins les plus sombres de la puissance américaine et de l’âme humaine.

Le réalisateur

Né en 1939, l’Américain Francis Ford Coppola fait partie de la génération des Lucas, Scorsese, Cimino, De Palma ou Spielberg qui bousculèrent Hollywood et renouvelèrent le cinéma américain lors des années 70. Pour s’affranchir des studios, Coppola fonda sa propre boîte de production, American Zoetrope et y réalisa ses films les plus personnels. Toutefois, des débuts mitigés le forcèrent à accepter des commandes dont la trilogie du Parrain. Depuis des années 80 peu marquantes, Coppola se fait rare derrière la caméra et se concentre sur ses activités de producteur.

Synopsis

Désoeuvré et à la dérive, le capitaine Willard reçoit l’ordre de remonter le fleuve Nung jusqu’au territoire cambodgien pour y trouver le colonel Kurtz et l’éliminer. Ce haut gradé n’obéit plus aux ordres et mène de sa propre initiative des opérations sanglantes à la tête de combattants indigènes.

Contextes

L’après Viêt-Nam

La première version du scénario fut écrite par John Milius en 1969 alors que les troupes américaines subissaient l’offensive du Têt et que les révélations de cruautés commises par des soldats contre des civils (dont le massacre emblématique de My Lai) alimentaient la contestation pacifiste. Initialement, le film devait être réalisé par Georges Lucas qui se retira pour préparer Star Wars. Coppola prit le projet en main et s’y attela en 1975. Entre-temps, les troupes américaines s’étaient désengagées et le conflit s’acheva par la chute de Saïgon, en 1975. Dès le début des années 70, le retour des vétérans, leurs témoignages et les difficultés de leur réinsertion animèrent une critique de plus en plus aiguë du conflit, à l’image du documentaire Winter Soldier (1972). La fin de la guerre, l’extension du débat et l’arrivée du démocrate Jimmy Carter à la Présidence en 1977 ouvrirent la porte à la fiction critique.

Un tournage apocalyptique

Le tournage d’Apocalypse Now restera dans l’histoire pour avoir été une aventure particulièrement éprouvante. Coppola et son équipe s’installèrent aux Philippines et jouirent du soutien du dictateur Marcos qui leur prêta une partie de son armée (dont les hélicoptères). Cette amitié trouble permit à Coppola de se passer en grande partie de l’armée américaine et, ce faisant, de se garantir une certaine indépendance. Les conditions climatiques du tournage furent difficiles et culminèrent avec la destruction des plateaux lors du passage d’un typhon. Outre ces obstacles, l’équipe vécut des moments de tension marqués par l’usage généralisé de stupéfiants et par le totalitarisme paranoïaque de Coppola. Le financement du film fut également un calvaire. Initialement estimé à 14 millions de dollars, le budget dépassa les 30 millions et imposa à Coppola, producteur, des emprunts massifs garantis par son patrimoine. Après moult péripéties, des changements de casting, une crise cardiaque de Martin Sheen, 238 jours de tournage (au lieu de 150) et deux ans de montage, le film fut finalement projeté au Festival de Cannes en 1979 dans une version inachevée et remporta la Palme d’Or (avec Le Tambour de Volker Schlöndorff).

Contexte cinématographique

Bien qu’il situe son action dans la Guerre de Corée (1950), M.A.S.H. de Robert Altman (1970) marqua les débuts du cinéma de fiction critique du conflit vietnamien. Mais il fallut attendre la fin de la guerre pour que ce cinéma s’empare du contexte vietnamien. Tandis que Coppola tournait Apocalypse Now, Michael Cimino réalisa Voyage au bout de l’enfer (1978) et remporta les Oscars. Depuis le succès de ces films, la guerre du Viêt-Nam a servi des réalisations réputées comme Platoon (1986, Oliver Stone), Full Metal Jacket (1987, Stanley Kubrick) ou Casualties of War (1989, Brian De Palma). Indépendamment de ce conflit, Apocalypse Now présente de fortes analogies avec Aguirre, ou la colère de Dieu (1972, Werner Herzog), film fluvial où Klaus Kinsky campe un conquistador qui se perd dans son délire mégalomane et dans la jungle sud-américaine, et semble préfigurer le personnage de Kurtz.

Thèmes de réflexion

Quels éléments de la guerre du Viêt-Nam nous montre le film ?

Plusieurs caractéristiques typiques du conflit vietnamien sont montrées au spectateur. On peut relever l’instrumentalisation des minorités ethniques vietnamiennes (les « montagnards ») par les Etats-Unis ; l’extension du conflit au Cambodge où opère Kurtz ; l’usage généralisé de stupéfiants au sein des troupes américaines ; la suprématie technologique et la puissance de feu de l’armée américaine (symbolisée par l’hélicoptère) ; la folie guerrière de soldats enivrés par la puissance technologique et les exactions aveugles qu’ils commettent.

Une critique de l’impérialisme

Lorsque le film fut montré au public, le conflit était perdu par les USA. Jouant avec cette perspective non explicite dans le film, Coppola montre le contraste entre l’attitude suffisante de l’armée américaine pendant la guerre et son échec. Ce faisant, il dénonce l’orgueil impérialiste, voire néo-colonialiste, des Etats-Unis et leur mépris pour le Viêt-Nam et sa population.

Inspiré du roman Au cœur des ténèbres, le récit est simple et linéaire. Il s’achève sur l’objectif initial : l’élimination de Kurtz. Sa linéarité est encadrée par le voyage fluvial qui le mène à son terme tandis qu’aucun événement n’alimente l’intrigue. L’absence d’influences extérieures sur la quête de Willard apparente le film à un voyage contemplatif et introspectif.

Quels genres narratifs recoupe le film ?

Le récit initiatique. Si ce genre concerne par définition le passage de l’enfance à la maturité, il s’applique aussi à Willard qui évolue à travers une aventure à étapes, ponctuée par un rite sacrificiel et initiatique (le meurtre de Kurtz). Partant d’un état de dépérissement, Willard vainc ses démons, matérialisés par Kurtz (double obscur et paternel) dont il héritera du « meilleur » : la lucidité et la distance émotionnelle (tuer sans juger).

L’épopée homérique. Par métaphore, la quête du héros peut symboliser la nécessité morale pour les Etats-Unis d’exorciser leur côté sombre, révélé au Viêt-Nam et incarné par Kurtz. La démesure toute homérique des évènements qui rythment le récit permet d’envisager le voyage de Willard comme une sorte d’odyssée fluviale renforcée par un habillage musical expressif.

Un récit psychédélique. La forme du film et la temporalité floue du récit altèrent la perception des évènements. La fumée, la musique, les lumières, les surimpressions d’images, la voix pâteuse du narrateur et les monologues insensés de Kurtz évoquent une expérience psychique hallucinée.

Questions pour un débat

Un film sur la guerre du Viêt-Nam ?

Réputé pour être un des films les plus emblématiques sur le sujet, Apocalypse Now n’en montre que certains aspects sans développer ses causes et ses dynamiques. Le nord-vietnamien est presque absent et réduit au rôle de victime passive ou d’ennemi fanatisé et invisible, sans personnalité. Le film souligne surtout le contraste saisissant entre la puissance américaine et la faiblesse de l’ennemi. Cette vision du conflit rend mal compte de ses réalités et des causes de l’échec américain, à l’image sans doute d’une opinion publique déboussolée. La dimension didactique du film sur ce thème est donc très relative, le Viêt-Nam sert finalement de toile de fond à une réflexion philosophique sur les noirceurs de l’âme occidentale.

Une approche ethnocentriste

Tant le livre de Conrad que le film de Coppola semblent proposer un voyage aux confins ténébreux de la civilisation, symbolisé par la remontée d’un fleuve. Là-bas, il n’y a rien sinon une sauvagerie primitive qui fascine et révulse. Mais ce « cœur des ténèbres » n’est pas universel et reste celui de la civilisation occidentale. En l’assimilant à la sauvagerie supposée de populations indigènes (promptes à prendre le blanc pour un dieu), les deux auteurs les enferment dans un état primitif – sorte de « ça » originel de l’Occident – qu’auraient dépassé nos sociétés et nos mœurs.

Fiche technique

Réalisation : Francis Ford Coppola.
Scénario : John Milius et Francis Ford Coppola.
Production : Francis Ford Coppola
Acteurs : Martin Sheen, Marlon Brando, Robert Duvall, Laurence Fishburne, Harrison Ford, Dennis Hopper, e.a.
Photographie : Vitorio Storaro.
Musique : Carmine Coppola.

Récompenses

Palme d’Or au Festival de Cannes (1979).
Oscar de la meilleure photographie et de la meilleur bande son (1980).

Filmographie sélective

1963 : Dementia 13
1969 : The Rain People
1972 : Le Parrain
1974 : Conversation secrète
1974 : Le Parrain 2
1979 : Apocalypse Now
1982 : Coup de cœur
1984 : Cotton Club
1990 : Le Parrain 3
1992 : Dracula
1997 : The Rainmaker.

Daniel Bonvoisin et Paul de Theux
14 septembre 2006