Alexandre Nevski

« L’URSS face à l’Allemagne nazie »

Habillé par la musique de Prokofiev, Alexandre Nevski exalte les valeurs de la nation russe face à une menace germanique qui anticipe le second conflit mondial.

Synopsis

Au XIIIe siècle, les petites principautés russes sont menacées par les Tartares et par les Allemands. La ville voisine de Pskov ayant été conquise par les cruels chevaliers teutoniques, les habitants de Novgorod font appel au prince Alexandre Nevski pour les conduire au combat. Le 5 avril 1242, la bataille s’engage sur le lac Peipus.

Le réalisateur

Considéré comme le chantre de la Révolution de 1917, Serge Mikhaïlovitch Eisenstein est perçu comme l’un des plus grands propagandistes du cinéma. Il reste le fondateur d’une véritable science du cadrage, du montage et de la mise en scène. Né en 1898, il milite dans les rangs de l’avant-garde théâtrale (Proletkult), puis fonde le cinéma révolutionnaire. Remarqué en 1924 avec La Grève, puis avec Le Cuirassé Potemkine, il est mis sur la touche avec l’arrivée du parlant et par la politique artistique soviétique. Après une parenthèse américaine, il se remet en selle avec Alexandre Nevski et Ivan le terrible, et meurt en 1948.

Contexte

L’anticipation du conflit germano-soviétique

Fin des années 20, Staline réoriente la politique soviétique vers « le socialisme dans un seul pays » et signe l’abandon de la priorité à la révolution mondiale. Le régime s’empare du nationalisme pour stabiliser sa dictature et remet au goût du jour « l’âme russe ». Parallèlement, l’URSS encourage la réorientation de la politique des partis communistes des autres pays vers la lutte contre le fascisme au moyen des fronts populaires unificateurs de la gauche (comme en Espagne et en France). Toutefois, l’agressivité de Berlin et la défaite du camp républicain dans la guerre civile espagnole précipite le repli sur soi de Moscou qui craint un conflit avec l’Allemagne. En 1938, Alexandre Nevski illustre les craintes d’une agression germanique et l’emphase nationaliste du régime. En 1939, Moscou et Berlin concluent le pacte Molotov-Ribbentrop qui garantit la non-agression et qui prévoit le dépeçage de la Pologne. Ce retournement de situation suscitera la stupéfaction des partis communistes et provoquera le retrait du film des salles russes, soudain jugé trop agressif envers le nouvel – et très temporaire – ami allemand.

Un travail de commande

À son retour d’un voyage en Amérique en 1932, Eisenstein voit son oeuvre rejetée par les nouvelles autorités de l’industrie cinématographique russe. On lui reproche ses recherches « compliquées » sur la forme, sa langue savante. Avec l’apparition du parlant, la nouvelle politique est de favoriser le récit romancé et les individualités. Finalement, après plusieurs films avortés, on lui confie en 1937 le tournage d’une hagiographie officielle du personnage historique d’Alexandre Nevski, le tout au service du culte du chef.

La censure

Le cinéaste a peu de marge de manœuvre. Le sujet lui est imposé et son traitement de type patriotique doit correspondre à l’inquiétude ressentie face à la montée en puissance du voisin allemand. Des collaborateurs imposés veillent à l’orthodoxie du contenu. Tenu ainsi sous surveillance, Eisenstein pratique l’autocensure et s’attelle à offrir un grand spectacle moraliste. Suivant les préceptes du réalisme socialiste, le récit se veut chronologiquement simple et les protagonistes divisés en bons et méchants.

Le réalisme socialiste

De 2.000 en 1925, l’URSS vit son nombre de salles de projection passer à 28.000 en 1940. Réservé au début à un public urbain éduqué, le cinéma utilisait un « langage » plutôt sophistiqué. Mais pour qu’il soit compris de tous, l’originalité formelle (d’un Potemkine, par exemple) doit céder le pas à un dépouillement technique et à une narration simple. Cette démarche fut connue sous l’appellation de réalisme socialiste. Les règles du genre imposait de mettre en avant le folklore russe. Ce que fait Alexandre Nevski au moyen de nombreux proverbes populaires, porteurs de valeurs nationales et morales, destinées à éduquer le peuple au plus près de ses codes.

Thèmes de réflexion

Alexandre Nevski

Né en 1220, Alexandre Nevski fut grand-prince de Vladimir et de Novgorod de 1236 à 1263, date de sa mort. Il battit d’abord les Suédois en 1240, puis les chevaliers teutoniques en 1242. Célébré pour ses victoires, son nom a été donné à un ordre russe en 1722, puis à un ordre militaire soviétique en 1942. Les chevaliers teutoniques Cet ordre hospitalier (religieux) et militaire fut fondé en 1198 par les croisés à Jérusalem. Son influence s’exerça surtout en Allemagne. En 1237, il fusionna avec les chevaliers Porte-Glaive et propagea la culture germanique en Prusse et vers l’Est européen. À la suite de la défaite de Grunwald en 1410 face aux Polonais et du traité de Torun en 1466, la puissance de l’ordre fut réduite à la Prusse-Orientale. En 1525, il fut définitivement brisé lors de la conversion du grand maître au protestantisme.

Le récit

Le récit est un drame épique linéaire qui implique la nation russe dans son ensemble. Son objectif sert ouvertement l’exaltation du sentiment national qui s’opère par une emphase permanente des valeurs qu’il met en avant. Chaque séquence s’avère porteuse d’un sens qui dépasse la situation singulière des personnages, eux-mêmes représentatifs d’un trait de la société ou de l’universalité d’un caractère (le bon artisan, le courageux paysan, le traître, le méchant Allemand, le vénal bourgeois, etc.). Les valeurs promues par le film se retrouvent tout au long du récit à travers plusieurs métaphores. Par exemple :
Faits du récit = Idéaux de vie

Gentilesse des pêcheurs = Camaraderie
Rivalité des amis = Epreuve à surpasser
Courage guerrier = Patriotisme
Mariage des jeunes héros = Bonheur conjugal

La structure du récit Eisenstein a admis avoir fait usage de sa connaissance de Freud (voir Analyse d’un extrait, page 7) et de Marx dans ses films. Freud ayant découvert les lois du comportement individuel, Marx celles du développement social. Sous l’angle du développement individuel, le récit pourrait évoquer quatre périodes conventionnelles de la vie.

L’enfance : les mœurs tranquilles et le bonheur des pêcheurs.
L’adolescence : la dispute entre amis pour l’amour d’une blonde.
L’âge adulte : la guerre et la bataille du lac.
L’âge mûr : l’entrée triomphale dans la ville libérée.

Questions pour un débat

Une propagande manichéenne Alexandre Nevski est une bonne illustration du cinéma de propagande. Le spectateur peut être invité à interpréter le contenu du film pour mettre en évidence ses objectifs propagandistes.

L’anti-germanisme. L’Allemagne est la menace du film, ce qui renvoie au contexte de l’époque (voir page 4). Son armée est dépeinte comme cruelle et s’apparente à une machine. Le soldat est déshumanisé, son visage est dissimulé et son comportement semble raide, mécanique. Quelques attitudes (le bras tendu dans certaines scènes) et surtout l’aigle germanique renvoient aux symboles du régime nazi.

Le culte du chef. Alexandre Nevski est appelé par le peuple pour défendre la cause russe. Tous s’en remettent à lui et font confiance à son génie au point d’obéir aveuglément à ses instructions. Ce rôle du chef correspond à l’image de Staline au sein de la propagande.

L’âme russe. Courageux, plein de bon sens et acteur de sa destinée, le peuple russe est magnifié. Plusieurs personnages représentent des facettes de cette image du Russe : travailleur, joyeux compagnon, brave, passionné et un brin jouisseur.

L’effort de guerre. Face à l’invasion, une seule solution : l’union nationale. Tout le monde, y compris les femmes, doit contribuer à l’effort d’une guerre totale contre l’ennemi.

Anti-religieux. L’ennemi teutonique se caractérise par un catholicisme agressif qui semble faire un usage indifférencié de la croix et de l’épée. Cet aspect repoussoir de la religion renvoie aux origines matérialistes de la doctrine marxiste-léniniste mais épargne les symboles orthodoxes dont les églises deviennent des éléments d’identification de la culture russe.

Fiche technique

Réalisation : Serge M. Eisenstein.
Co-réalisateur : D. Vassiliev.
Production : Studios Mosfilm.
Scénario : S.M. Eisenstein, Piotr Pavlenko, e.a.
Acteurs : Nicolaï Tcherkassov, Nicolaï Okhlopkov, Vladimir Erchov, Dimiti Orlov, e.a.
Photographie : Édouard Tissé.
Musique : Serge Prokofiev.

Filmographie

1924 : La Grève
1925 : Le Cuirassé Potemkine
1928 : Octobre
1929 : L’Ancien et le Nouveau
1931 : Que Viva Mexico (inachevé, remonté en 1979)
1935 : Le Pré de Béjine (inachevé)
1938 : Alexandre Nevski
1944 : Ivan le terrible I
1945 : Ivan le terrible II.

Daniel Bonvoisin, Christian Depoorter et Paul de Theux
29 août 2006