Le grand silence

C’est assez rare qu’il me prenne l’envie de déconseiller un film, tant j’estime qu’il y a toujours quelque chose d’intéressant à tirer d’une vision. Même d’un film un peu médiocre. Car il y a toujours bien un aspect ou l’autre qui peut racheter l’ensemble.

Ici, je dois bien avouer que je serais tenté de me forcer... au silence ! Un grand silence. Mais non ! Osons le dire, "Into great silence" est indigeste. En fait, on nous annonçait un documentaire de 2h40 sans autre bande sonore que le chant des oiseaux et les chants des offices des moines. On savait que l’on était dans un genre spécifique... et question contenu, j’étais personnellement en phase avec ce qui s’annonçait. Si, pourtant, mon avis est sans appel, c’est qu’il n’y a ici aucun montage, aucune histoire, aucune narration, sauf à de rares séquences près (l’angélus, une procession du Saint Sacrement, une sortie dans la neige).

A part cela, toutes les fautes de construction cinématographique sont au rendez-vous : plan illisible (à commencer par le premier, or on sait que tout bon film commence sur une image et se termine sur une autre particulièrement bien choisie !!!) plan inutile, image floue, caméra non stable sur des très gros plans, absence d’unité de temps (les saisons sont mélangées allègremment), de lieu (des plans sont divisés et leurs multiples séquences dispersées à différents endroits... sans qu’on ait eu le temps d’oublier qu’on avait déjà vu une partie de ce plan précédemment).

Quasi tout est tourné à une seule caméra, même si le générique évoque deux équipes. On a sans doute autorisé la présence d’un seul "étranger". Rares sont donc les scènes ou un changement d’axe permet de varier la perception des choses.

Et cela dure en fait 2h40. Il semble bien qu’il s’agisse en fait du visionnement de rushes devant encore être montés ! Lamentable.

Et donc, cela ne sert en rien la découverte de "La Grande Chartreuse" dont on se demande pourquoi après avoir refusé l’autorisation de tournage, la communauté y a finalement consenti dix ans plus tard.

Peut-être y a-t-il dans la masse des rushes, de la matière pour un reportage de 40 minutes, à condition de le scénariser et vraisemblablement de le soutenir d’une voix of. Car il y a malgré tout de beaux plans ! Mais comme ils ont été tournés sans être inscrits dans une narration, ils constitutent une réserve d’images que l’auteur gaspillent de ci, de là, sans les mettre au service d’une trame narrative.

On aurait pu croire un instant que ce fil conducteur serait dans les quatre ou cinq versets bibliques qui ponctuent l’ensemble... mais là aussi, on est vite éconduit : non seulement des versets reviennent plusieurs fois (comme si différents chapitres d’un livre pouvaient avoir le même titre) et ce qui suit en fait d’images n’a rien à voir avec l’idée contenue dans le verset.

Au bout de trente minutes, quelqu’un quittait la salle. Les autres spectateurs, d’une moyenne d’âge de 40 ans certainement, chrétiens convaincus et curieux, sont restés jusqu’au bout, car ce n’est pas tous les jours que les portes de la Grande Chartreuse vous sont ouvertes ! Cela justifiait-il cette indulgence ?

Et ce n’est pas un Prix spécial du jury et une nomination au Grand prix du jury du Festival du Film de Sundance 2006 qui me fera changer d’avis !