Le parfum – histoire d’un meurtrier

Surtout ne pas raconter l’histoire. D’autant que, pour beaucoup, elle est déjà connue. Le roman de Patrick Suskind est devenu un classique de la littérature contemporaine Il figure dans la liste des œuvres classiques des cours de français. Ne pas raconter l’histoire car, avant d’être un récit, « le parfum » est d’abord une fragrance qui se laisse humer. Une fois le générique terminé, on sort de la salle de cinéma comme imbibé d’une odeur étrange. On vient de parcourir la vie d’un homme à la vocation étrange et l’on ne sait trop ce qu’il faut en penser. Discourir semble ici hors de propos. Tout cela, après tout, n’était-il pas un rêve qui se serait évanoui comme une odeur qui progressivement s’efface ?

Le démarrage s’apparente à la naissance d’Oscar, dans « Le tambour ». Le début étrange et difficile d’une vie à tout le moins hors du commun. Jean-Baptiste Grenouille a un destin à accomplir. Très progressivement se met en place une histoire qui évolue sans véritablement constituer une trame narrative exceptionnelle. Certes, il y a une narration. Mais on découvre d’abord l’art avec lequel le réalisateur d’images a transféré dans ses tableaux la subtilité des senteurs. Que celles-ci soient odeurs pestilentielles (le marché aux poissons de Paris, mais aussi les relents de la pauvreté sociale du XVIII eme français) ou fragrances délicates, il fallait que l’écran en fasse sentir toute la gamme des couleurs. La première partie du film met donc en place cette alchimie particulière. Superbes images dans le contexte baroque du XVIII eme siècle : Paris, ses rues, sa populace, ses ponts habités… Et Grasse, encore aujourd’hui capitale des parfums.

Le choix des paysages, des acteurs, le recours aux très gros plans : autant de moyens efficaces pour construire un univers olfactif aux deux dimensions de l’écran.

Puis on entre dans le drame. Car, « Le parfum », c’est aussi l’histoire d’un meurtrier. D’un meurtrier en série. On ne dira donc rien de la narration. Elle a ses excès, ses démesures, certains éléments de non-crédibilité même. Mais, depuis un moment, on est entré dans un tableau à la « Jérome Boch », ou plutôt encore mieux, dans « L’Enfer de Dante ». Et pour l’auteur, sans doute, y a-t-il là une sorte d’universel, car le paroxisme du récit, malgré des décors tout droit sortis du XVIII eme, nous ramène à notre époque avec des clichés façon Spencer Tunick, ce photographe contemporain du nu collectif en public. Dans la salle, comme à l’écran, Grenouille est-il parvenu à éveiller en chacun de nous cette aspiration universelle à la jouissance charnelle, véritable orgasme collectif sensé nous faire communier avec la déesse mère ? Lui-même en tout cas, déchantera, et la fin, tournée sur le lieux des débuts de l’histoire, nous donnera d’assister à une curée finale des plus expiatoires. La boucle est dès lors bouclée. Sans doute est-ce cela qui laisse le spectateur sur une sorte de nuage, au moment de quitter les lieux.

Film étrange, à humer plus qu’à décortiquer. Pas inintéressant. Ca non ! Mais réservé aux âmes pas trop sensibles et aux estomacs accrochés. Car si les parfums des corps de femmes jouent un rôle central dans le film –on pourrait s’attendre à un film d’abord esthétique, à la Hamilton peut-être-, le parfumeur qui les respire, qui les cajole… et les trucide finalement, est loin de pratiquer l’art de l’embaumement et serait plutôt à classer dans la famille des prédateurs sans scrupule.