L’ingénu au pouvoir

Auréolé du Grand Prix du jury de Cannes, le nouveau film de Jacques Audiard plonge dans l’univers carcéral et dans le banditisme. A la fois film de genre et film d’auteur, Le Prophète mélange efficacement des schémas narratifs classiques et des manières originales de les mener. C’est par petites touches innocentes qu’Audiard parvient à élever le sujet au-delà des stricts attendus d’un film sur la lente transformation d’un malfrat en truand.

La force essentielle du film tient au caractère innocent de son personnage principal et présente à ce titre de fortes ressemblances avec Estomago où un homme simple mais doué en cuisine parvient à creuser son trou dans l’univers violent de la prison brésilienne. Dans un Prophète, le personnage de Malik, superbement interprété par l’inconnu Tahar Rahim, donne sa force au drame en raison précisément de la transparence de ses intentions. Le spectateur est plongé dans son intimité et épouse ses choix.

La stabilité morale du personnage donne toute sa puissance à la critique de société qui est derrière. Comment se fait-il qu’on puisse s’accorder sur le personnage tout en assistant au déferlement de violence dont il est l’acteur ? La contradiction entre le bien et le mal s’évanouit, ici le bien épouse le mal. Ce schéma typique du cinéma de bandits interroge le système, ce qui le rend subversif. Mais Audiard parvient à l’éclairer avec une mise en abyme onirique et magique, légère, qui semble indiquer qu’une destinée transcende le récit. Cette sorte de réalisme magique pose un tas de questions qui ne trouvent pas de réponses dans le film mais laisse une impression générale d’ouverture vers quelque chose de subjectif, quelque part derrière l’histoire.

En outre, Audiard a bien réussi son croquis de l’univers de la prison. En serrant les plans au plus près des corps, il souligne l’exigüité physique et psychologique de la condition carcérale. Il faut donc se donner de l’air et creuser sa place, dans l’espace et dans la tête. Les rapports humains propres à ces circonstances gagnent en crédibilité et en intensité. Ce film suggère efficacement qu’il y a une vérité en lui et qu’il faut la découvrir.

Le seul reproche à adresser tient peut-être à la longueur du film relative aux longs développements des intrigues propres à la pègre, qui suivent des schémas familiers. Bien menés, ils sont souvent originaux dans les détails mais présentent peu de suspens dans la mesure où tout semble suivre une voie tracée par le destin. Mais cela ne gâche pas le plaisir tant l’ensemble est d’excellente facture et permet de goûter tout le sel de l’interprétation magistrale de Niels Arestrup en vieux parrain corse et qui signe là son meilleur rôle.