Fondamental mais pas le meilleur de Ken Loach

Présupposant que ses spectateurs connaissent au moins dans les grandes lignes le mécanisme du travail au noir des étrangers sans permis de travail, Ken Loach nous décrit non pas le mécanisme de "l’exploitation" mais plutôt celui de "l’adhésion" et les stratégies parfois conscientes, parfois inconscientes, que l’humain met en place pour justifier sa résignation à prendre part à un système que, pourtant, sa morale réprouve.

Une trentenaire jolie mais suffisamment imparfaite (selon les canons hollywoodiens) pour nous sembler "normale" prend une décision lourde de conséquences : pour avoir impulsivement suivi sa conscience (elle a violemment réagi à un attouchement déplacé), elle va sciemment la renier ensuite. Le moteur est ici le dépit. Il nous est rendu plus compréhensible par la situation familiale de la protagoniste, mère célibataire qui lutte pour pouvoir vivre avec son enfant, femme trentenaire qui sait que l’âge va bientôt commencer à se faire sentir... C’est maintenant ou jamais. Chacun n’a-t-il pas droit à sa chance ?

Les capacités qu’elle avait mises sans compter (mais dans l’espoir d’une promotion importante) aux services de ceux qui l’ont répudiée, elle va les employer à se faire rapidement une place au soleil pour repartir du bon pied dans la vie. Juste quelques mois d’efforts et d’oubli des scrupules. Mais il y a bien sûr toujours quelque chose pour continuer encore "juste un peu". C’est aussi intoxicant que le poker et les mauvais perdants ont parfois, eux aussi, des réactions violentes. Il ne s’agit plus maintenant de reconstruire sa vie, mais d’éviter qu’elle s’effondre totalement ; pour garantir la sécurité de son fils, une autre barrière morale sera franchie : l’esclavage moderne, l’exploitation des clandestins.

Le réalisateur a probablement choisi une esthétique propre et rarement sombre pour offrir au spectateur le regard de la protagoniste (dont le look somme toute assez tapageur - cuir, moto, manteau léopard, etc.) n’est pas choisi au hasard : la plupart du temps, elle ne voit pas ou ne veut pas voir la misère et la crasse (donc, les ateliers sont spacieux et lumineux), elle ne se rend pas réellement compte de la situation de ses "employés". La scène dans le hangar où loge la famille iranienne est par contraste très sombre, et provoque dès lors une réaction de type humanitaire, qui s’avérera pourtant ingérable à plus long terme.

Ce parti pris (qui accentue l’effet "documentaire") est pertinent mais pas toujours efficace à mon sens. Comme souvent dans ce genre de film, et notamment chez Ken Loach, les scènes collectives ont un parfum de flou et d’inachevé. De ce fait, on perd une partie de la puissance du contraste entre l’esthétique et la thématique, ce qui constituait pourtant a priori une bonne idée. A première vue, ce n’est donc pas le meilleur Ken Loach. Mais le propos est fondamental et ce seul mérite honore le film, qui est certes bon (on parle toujours plus des défauts que des qualités), mais pas extraordinaire. Dix minutes de plus auraient peut-être permis de combler certains manques.