La vérité, mais pas toute nue

Décidément cinéaste attitré de la gauche sociale, Ken Loach quitte, le temps d’un film, le côté des exploités, des syndicalistes et des militants pour s’en aller lorgner du côté des exploiteurs. Si ce choix risquait de verser dans le manichéisme, tout le mérite du film repose sur le fait qu’il n’en est rien. En effet, sous des apparences d’exploiteuse, l’héroïne du film s’avère finalement tout autant soumise que les autres à la logique libérale qui gouverne le monde du travail. En clair : exploiter ou être exploité. Sous couvert de montrer l’autre côté du miroir du rapport social, Ken Loach parvient en réalité à faire un film qui dénude le système des illusions de justice dont il est crucial pour sa survie qu’il soit paré.

Dans It’s a free world, l’exploitation est injuste, le monde du travail est barbare. Cet éclairage cru est la toute grande qualité de ce film fataliste et un tantinet désabusé. Cependant, le point de vue du réalisateur est essentiellement moral. Son histoire est écrite de telle manière qu’à chaque choix que fait l’héroïne - qui a pourtant tout de la vertu : jeune, jolie et mère - l’adhésion ou l’opposition du spectateur est sollicitée. Quand bien même Ken Loach ne fait-il pas le procès de son personnage, il souligne la cruauté du système en appelant au sentiment. C’est bien l’utilité de ces personnages attachants que sont le fils, le père, l’amie, l’amant...

Dès lors, le réalisateur risque finalement peu. Jouant sur des cordes sensibles, il gagnera sans combattre l’adhésion du spectateur. Sans doute aurait-il été plus risqué de traiter les fondements du système en les reproduisant bruts de forme : violents, âpres, lancinants... Grâce au point de vue éloigné de la condition de travail des exploités, à peine suggérée, le réalisateur évite habilement d’en montrer les horreurs, tablant sur ce que le public est supposé savoir. Ken Loach regarde donc la réalité en face mais il choisit tout de même un paravent cinématographique pour en suggérer l’esquisse.