Orange mécanique

La musique adoucit les mœurs

Adapté d’un roman d’Anthony Burgess, Orange mécanique nous conte avec ironie et pessimisme les conséquences de la violence qui habite nos sociétés et sa gestion non moins brutale par les institutions.

Le réalisateur

Né à New York en 1928, Stanley Kubrick est mort en 1999 à Londres après avoir terminé Eyes wide Shut. C’est par le biais de la photographie qu’il fera ses premiers pas avant de réaliser quelques documentaires. Après une première tentative qu’il juge lui-même infructueuse en 1953, il réalise son premier film « officiel » en 1955 (Killer’s Kiss). S’ensuivra une carrière ponctuée de coups d’éclat où son désir d’indépendance guidera ses choix. Réputé pour son perfectionnisme, il marquera le cinéma du XXe siècle de son empreinte de géant.

Synopsis

Dans un futur proche, Londres est en proie à une violence juvénile galopante dont Alex et sa bande de « droogs » sont les adeptes. Bien que raffiné sous certains aspects (son amour de Beethoven), Alex commet des actes d’une sauvagerie extrême. Appréhendé par les autorités, il va, à son tour, subir la violence du pouvoir politique et des institutions sociales.

Le contexte du film

Contexte historique

Avant qu’elle ne soit récurrente dans l’actualité, la violence urbaine est ici traitée avec quelques années d’avance sur les autres médias. Si l’adaptation cinématographique de Kubrick date de 1971, la parution du roman d’Anthony Burgess date de 1962. Cette vision préfigure les évènements qui vont hanter la société d’aujourd’hui. La brutalité exercée par une jeunesse en perte de repères est mise en perspective avec les dispositifs tout aussi violents que l’Etat met en place pour « enrayer » ce fléau. Le film est situé dans un futur proche et bien qu’il s’agit d’une œuvre d’anticipation, il est intéressant de relever que cette vision rejoint l’image que la société s’est forgée d’elle-même tout au long des années 70. Marquée par une crise politique, sociale et économique consécutive au choc pétrolier, la décennie sera celle d’un désenchantement de la jeunesse qui culminera dans la contre-culture punk britannique qui n’est pas sans rappeler le nihilisme des voyous du film.

Sortie avant la fin du conflit du Viêt-Nam, l’œuvre de Kubrick porte en elle la violence née avec ce conflit qui est le premier à avoir été à ce point médiatisé. Avec la démocratisation de la télévision, chaque foyer aura des images du front quotidiennement sous les yeux à l’heure du repas. La violence graphique va se propager à partir de ce moment-là, notamment à travers le cinéma d’horreur. La censure

En 1973, Stanley Kubrick décide, malgré le succès commercial du film, de le retirer des salles britanniques avec le soutien de la Warner car plusieurs évènements perpétrés durant l’exploitation du métrage furent directement attribués à l’œuvre. Des bandes vont rejeter la responsabilité de leurs actes sur le travail du cinéaste en s’attribuant les attitudes des « droogs ». L’ironie du sort s’abat sur lui, quand on sait que l’intention du cinéaste était justement de décrier le rôle de l’influence et d’encenser le libre-arbitre. L’interprétation faussée va contrarier au plus haut point le destin du film et celui de Kubrick. Menacé de mort, attaqué par la presse conservatrice qui l’accuse de pousser la jeunesse à vouloir s’identifier au personnage principal du film, le réalisateur est poussé à l’autocensure. Orange mécanique sera invisible sur les écrans de cinéma anglais pendant 27 ans.

Contexte artistique

L’esthétique du film est clairement datée. Si le décor extérieur garde une certaine sobriété, les intérieurs sont très marqués par un style criard propre à une époque où le psychédélisme est encore la tendance du moment. C’est sans doute le point qui indique le mieux la temporalité de l’œuvre (nous sommes en 1971) mais non de l’histoire (nous sommes dans un futur proche). La période était propice à la visualisation de la violence. Après la guerre du Viêt-Nam et sa médiatisation, le cinéma va voir débouler des œuvres considérées comme déviantes parce que dépassant le cadre qui existait jusqu’alors : pornographique, horreur graphique (gore)…Témoin de l’évolution des mœurs, le cinéma va ainsi se soumettre à cette nouvelle façon de voir, et les multiples bouleversements de l’époque vont se retrouver présents sur les écrans. On peut citer Sam Peckinpah (surnommé « Bloody Sam ») comme étant l’un des pionniers de la stylisation de la violence au cinéma avec des œuvres telles que La Horde Sauvage ou Chiens de paille.

Thèmes de réflexion

Le conditionnement

La question du libre-arbitre est au centre du film. En effet, à travers l’expérience (baptisée Ludovico) que va subir Alex, les scientifiques vont non seulement lui ôter toute pulsion belliqueuse mais aussi tout désir charnel ainsi que son amour de Beethoven, car les images diffusées pour le « soigner » auront l’œuvre du compositeur allemand en fond sonore. En lui retirant le droit de faire ses propres choix, on a fait d’Alex un moins qu’humain. On peut dire que le sens du film se résume dans cette phrase de l’aumônier de la prison : « Quand un homme cesse de choisir, il cesse d’être un homme ».

L’institutionnalisation de la violence

La récupération de la violence par la société est illustrée par les méthodes nouvelles de répression comme l’expérience Ludovico ou par le fait que les anciens « droogs » d’Alex aient été recrutés pour faire partie des forces de l’ordre, rappelant ainsi certaines méthodes étatiques.

Les « sous-cultures »

Les « droogs » utilisent un langage qui leur est propre : le nadsat. Créé par l’auteur du livre dont s’est inspiré Kubrick (voir page 6), il s’agit principalement de russe mélangé à diverses langues tel le cockney, un argot anglais. Ce langage caractérise une jeunesse créant ses propres codes en rupture avec l’autorité. Cette réalité dépasse le cadre du film, preuves en sont les néologismes fréquents chez les jeunes.

Sexe et violence Le sexe est très présent dans les décors ou dans l’action. L’une des sources possibles de la violence d’Alex serait le manque affectif. Plusieurs scènes de viol illustrent cette idée. Ainsi que la scène où le héros séduit deux jeunes femmes avant de consommer l’acte à une vitesse aussi accélérée que l’est la version de L’ouverture Guillaume Tell qui accompagne la séquence. Cela explique l’absence de sentiment dans la façon de concevoir une relation.

Le récit

Le film se divise en trois parties distinctes. La première nous présente Alex et son univers fait de violence et d’excès. La seconde raconte l’arrestation du jeune homme et le traitement qu’il va suivre pour « guérir ». La dernière nous montre un Alex devenu complètement inoffensif, confronté, cette fois, à la violence des autres. L’inversion des rôles va se produire à plusieurs reprises avec le clochard, les « droogs » et l’écrivain. Les différentes étapes du récit sont ponctuées par les confidences du anti-héros, grâce au procédé de la voix-off. Le film a par certains aspects la forme d’un conte moral et initiatique. Le hasard qui conduit Alex à se retrouver nez à nez avec chacune de ses victimes dans une configuration inversée nous rappelle le vieil adage : la violence engendre la violence.

Comment interpréter un film ?

L’idée qu’un metteur en scène veut véhiculer peut-être sujete à de multiples interprétations, ce qu’Orange Mécanique illustre parfaitement. Lorsque Kubrick décide d’adapter le roman d’Anthony Burgess, c’est parce qu’il y voit le support idéal au développement thématique de ses propres questionnements. Bien que le film traite du libre-arbitre, certains y virent l’apologie de la violence et s’en inspirèrent pour la reproduire (voir page 5). Qu’est-ce qui est le plus important : la manière dont un réalisateur conçoit son message ou la manière dont il est perçu ? Est-ce une contradiction qui devrait faire obstacle à la réalisation ou tout peut-il être permis ?

Comment lutter contre la délinquance ?

L’une des questions que soulève le film est la manière de traiter la violence. Il dénonce les méthodes employées par le gouvernement pour réduire la criminalité. En faisant des parallèles avec certaines méthodes psychosociales de l’Etat providence, le réalisateur nous montre qu’il n’est guère convaincu par les pratiques de la lutte contre la délinquance. La démission des parents serait-elle l’une des clefs du problème ? Ou est-ce le désoeuvrement dans lequel semblent plongés les protagonistes du récit ?

Fiche technique

Réalisation :Stanley Kubrick.
Scénario : Stanley Kubrick, d’après Anthony Burgess.
Photographie : John Alcott.
Musique : Walter Carlos.
Interprétation : Malcolm Mc Dowell, Patrick Magee, Michael Bates, e.a.
Distributeur : Warner Bros. Titre anglais : The Clockwork Orange.

Filmographie

- 1955 : Le baiser du tueur
- 1956 : L’ultime razzia
- 1957 : Les sentiers de la gloire
- 1960 : Spartacus
- 1962 : Lolita
- 1964 : Docteur Folamour
- 1968 : 2001, l’Odysée de l’espace
- 1971 : Orange Mécanique
- 1975 : Barry Lyndon
- 1979 : Shinnig
- 1987 : Full Metal Jacket
- 1999 : Eyes Wide Shut.

Références
- Michel clément, Kubrick, Calmann-Lévy, 2004.
- Anthony Burgess, Orange mécanique, Pocket, 2004.

Daniel Bonvoisin et Paul de Theux
14 février 2007