Pulp fiction

L’emblème de la contre-culture américaine

Pulp Fiction valu à Tarantino la reconnaissance de ses pairs tout en suscitant une vive polémique en raison de la violence explicite de certaines scènes. Truffé de références, il manifeste une grande partie des obsessions du réalisateur.

Le réalisateur

Né en 1963 dans le Tennessee et passionné de cinéma, c’est en travaillant dans un vidéo club qu’il assouvit son appétit cinéphile et découvre tant la nouvelle vague européenne que les films de sabre asiatiques. En 1990, il parvient à vendre le scénario de True Romance dont le succès attire l’attention des professionnels. C’est ainsi qu’il rencontre le producteur Laurence Bender qui l’encourage à réaliser Reservoir Dogs (1992) qui atteint le statut de film culte. En 1994, Pulp Fiction l’élèvera au rang de star. Depuis lors, le réalisateur se fait désirer, réalisant en moyenne un film tous les 3 ans.

Synopsis

Pulp Fiction décrit l’odyssée sanglante et burlesque de petits malfrats dans la jungle d’Hollywood. S’y entrecroisent les destins de deux tueurs, Vincent et Jules, d’un dangereux gangster marié à une droguée, Marsellus, d’un boxeur roublard, Butch, de prêteurs sur gages sadiques, d’un caïd élégant, d’un dealer bon mari et de deux tourtereaux à la gâchette facile...

Le contexte du film

Contexte historique

Le film noir a toujours été lié à la condition sociale et économique de l’Amérique. Dans les années 30, les Etats-Unis peinent à se remettre sur pied après la dépression dans laquelle la crise économique de 1929 l’a plongé. Le 20 janvier 1937, Roosevelt déclare : « Je vois un tiers de la population mal vêtue, mal nourrie et mal logée. » L’entrée dans la Deuxième Guerre mondiale conforte les inquiétudes des américains. Inauguré par Le Faucon maltais de John Huston, le film noir connaît alors son apogée. Dans les années 70, la guerre du Viêt-Nam fait craindre une nouvelle crise économique. Le film noir est alors l’expression du réalisme social et le constat de l’incapacité de la politique à résoudre les problèmes.

Au début des années 90, alors que l’Amérique sort de la Guerre froide, la guerre en Irak relance les inquiétudes. C’est dans ce contexte pétri de valeurs conservatrices – en atteste la victoire des républicains aux élections – que Pulp Fiction voit le jour. Le film semble construire un monde nostalgique, déconnecté du réel, où se côtoient les fantasmes les plus divers. Mais bien qu’anachronique, son univers n’en est pas moins une critique (fut-elle involontaire) de la société contemporaine et surtout de ses valeurs.

Pulp Fiction semble aussi s’inscrire dans le courant du post-modernisme. Né à la fin du XXe siècle, ce mouvement esthétique et culturel symbolise la fin des modèles sociologiques. Les individus, en perte de repères, se fragmentent en sous cultures. A l’instar des personnages du film, chacun vit selon ses propres règles. Ainsi, alors que Jules conte à Vincent son voyage à Amsterdam, l’allusion à l’Europe comme mode de vie alternatif est évidente.

Contexte artistique

Tarantino considère avant tout la réalisation comme un divertissement. Il aime voir son travail comme un jeu, non vécu comme un effort à produire mais bien comme un moment de fun à partager entre amis. Ce mélange de professionnalisme et d’amateurisme, de sophistication et de rudesse, se retrouve dans le film lui-même. Ainsi, les personnages sont un savant mélange de sophistication et de « cool attitude ». Très féru de cinéma, Quentin Tarantino a créé un univers à la fois violent et esthétique qui fait de nombreuses références plus ou moins visibles au cinéma d’action de différents pays (en particulier, les films asiatiques de série B comme les films de sabre chinois). Son style est reconnaissable à son écriture rapide et nerveuse qui fait parfois penser à la bande dessinée.

Pulp Fiction s’inscrit dans la tradition du film noir, un genre cinématographique qui emprunte à la fois au film criminel, au film psychologique, au film de détective et d’atmosphère. Contrairement aux deux autres genres phares de la production hollywoodienne que sont la comédie musicale et le western, aujourd’hui disparus, le film noir réapparaît régulièrement. Ces films, reprenant les canons du genre, sont qualifiés de néo-noirs par les Anglo-Saxons, tels Chinatown (1974) de Roman Polanski ou Blue Velvet (1986) de David Lynch.

Reservoir Dogs avait marqué les cinéphiles par son huis clos ultra violent ; Pulp Fiction a également impressionné par son scénario non linéaire et le retour à la scène de John Travolta. En 2004, Tarantino a réalisé son rêve de jeune réalisateur : devenir le président du jury du Festival de Cannes.

Thèmes de réflexion

Un univers de références

Cinéphile dans l’âme, Quentin Tarantino est réputé pour truffer ses films de références à la culture populaire américaine. Le titre de Pulp Fiction lui-même se veut une allusion au roman de gare (voir ci-dessous) que l’on jette aussitôt consommé. Les thèmes fétiches du réalisateur apparaissent avec une régularité constante dans ses scénarios : le rock and roll, le cinéma populaire des années 50 ou encore les séries télévisées telles que Kung-fu ou Happy Days.

Qu’est-ce que la Culture ?

Il est naturel qu’un auteur s’inspire, consciemment ou non, de l’oeuvre d’autres auteurs. Mais peut-on vraiment parler de « sous culture » comme il est d’usage de le faire au sujet du cinéma de Tarantino ? Qu’est-ce qui permet, au fond, de définir ce qui est culturel ou ne l’est pas ? Le fait que Tarantino puise ses références dans la culture populaire signifie-t-il pour autant que ses films soient culturellement vides ?

Pour d’autres critiques, les films de Quentin Tarantino incarnent le cinéma américain contemporain. Comme le décrit Dana Polan dans son ouvrage sur Pulp Fiction : « les films sont durs, rapides, amusants et stylés. » Ce mélange de styles et de références populaires fait de Pulp Fiction un des films phares du post-modernisme (voir page 5) chic des années 90.

Le récit

Un aspect récurrent de l’oeuvre de Quentin Tarantino est l’éclatement de la narration. A la manière d’une nouvelle littéraire, l’auteur ne cherche pas à raconter l’histoire par son début. Ainsi, le film s’ouvre sur la scène du braquage au restaurant, puis développe l’histoire de façon plus ou moins chronologique avant de revenir à la scène initiale, dont la lecture est alors enrichie par l’ensemble des événements qui ont précédé.

Lors d’une interview avec l’écrivain Jean-Pierre Deloux, citée par Dana Polan, Tarantino compare la nature fragmentée et interrompue de la narration de Pulp fiction à la littérature de gare et aux formes de consommation ponctuelles qu’elle encourage : « Vous pouvez acheter une nouvelle pour 10 centimes (de dollar), que vous lisez dans le bus en allant au travail. Au travail, vous la mettez dans votre poche arrière, vous vous asseyez dessus toute la journée et vous continuez à la lire dans le bus qui vous ramène à la maison, et quand vous l’avez terminée vous la donnez à un ami ou la jetez à la poubelle. » D’autres comparent la structure de Pulp Fiction à la construction en épisode des sitcoms télévisés, dont l’action est généralement interrompue à son paroxysme pour faire place à des pauses publicitaires.

Mais que fait la police ?

Par l’omniprésence de la violence gratuite, le film semble a priori dénué de toute considération morale. Bien que les personnages multiplient les actes criminels, ils semblent pouvoir agir en toute impunité. Jamais la police n’est présente. Cette impunité en dit long sur l’image de la société à travers les yeux du réalisateur. De plus, avant d’assassiner quelqu’un, Jules récite un passage de l’Ancien Testament, hautement porteur de valeurs morales. Mais ce système de valeurs lui échappe totalement. Il récite uniquement ce passage car il trouve que « ça en jette ».

Nihilisme

Cette négation de tout système de valeur a poussé certains critiques à affirmer que Pulp Fiction est un film nihiliste. Le nihilisme est une doctrine philosophique selon laquelle rien n’existe. Selon Nietzsche, un nihiliste est un homme qui juge que le monde tel qu’il est ne devrait pas exister, et que le monde tel qu’il devrait être n’existe pas. Donc vivre (agir, souffrir, vouloir, sentir) n’a pas de sens : ce qu’il y a de pathétique dans le nihilisme, c’est de savoir que tout est vain. Dans ce monde désabusé, les personnages de Pulp Fiction semblent avoir développé leur propre système de valeurs. A savoir, pour Vincent et Jules, l’autorité, symbolisée par Marsellus ou, pour Butch, le modèle de bravoure de son père, symbolisé par la montre transmise de génération en génération.

Fiche technique

Réalisation : Quentin Tarantino.
Scénario : Quentin Tarantino, Roger Avary.
Production : Lawrence Bender.
Acteurs : Tim Roth, John Travolta, Samuel L. Jackson, Amanda Plummer, Eric Stoltz, Bruce Willis, Ving Rhames, Maria de Medeiros, Rosanna Arquette, Peter Greene, Uma Thurman, e.a.
Photographie : Andrzej Sekula.

Récompenses Palme d’or au festival de Cannes (1994), Oscar du meilleur scénario original (1995), prix de la meilleure bande originale de film lors des Brit Awards (1995).

Références
- Patrick Brion, Le film noir : l’âge d’or du film criminel américain, d’Alfred Hitchcock à Nicholas Ray, Editions Martinière, 2004, Paris, 451 p.
- Dana Polan, Pulp Fiction, Edition BFI Publishing, 2000, 96 p.
- Sur le post-modernisme, le nihilisme et la contre-culture américaine : encyclopédie libre Wikipedia.
- Sur le réalisateur Quentin Tarantino : www.tarantinofiction.com et www.tarantino.info

Filmographie selective

- 1992 : Reservoir Dogs
- 1994 : Pulp Fiction
- 1997 : Jackie Brown
- 2003 : Kill Bill (volume 1)
- 2004 : Kill Bill (volume 2)
- 2005 : Sin City
- 2007 Grind House (partie “The Dead Proof”)
- 2008 : Inglorious Bastards.

Daniel Bonvoisin et Paul de Theux
7 fecrier 2007