Psychose

Quand Oedipe rencontre le film noir

Réalisé en noir et blanc avec un budget étriqué, Psychose est un des chefs-d’oeuvre du cinéaste Alfred Hitchcock. La scène du meurtre sous la douche a en grande partie contribué à créer le « mythe » Hitchcock.

Le réalisateur

Alfred Joseph Hitchcock a vu le jour à Londres, en 1899. Considéré comme le maître absolu du suspense, il est réputé pour ses méthodes de travail rigoureuses et le contrôle absolu qu’il exerce sur ses films. Hitchcock fut cependant décrié par la critique, qui l’accusa d’utiliser toujours les mêmes recettes, ce à quoi il rétorqua qu’il faisait des films pour le public, et non par nombrilisme.

Synopsis

Marion Crane est employée dans une agence immobilière. Un jour, elle dérobe 40 000 dollars et s’enfuit sans laisser de traces. Dans sa fuite, Marion fait escale au motel de Norman Bates, où elle est sauvagement poignardée par la mère de ce dernier. Terrifié, Norman efface toute trace du crime. Un détective privé de la compagnie d’assurance retrouve alors la piste de Marion, mais se fait lui-même assassiner par la vieille femme. Inquiets, la sœur et le petit ami de Marion remontent sa trace jusqu’au motel.

Le contexte du film

Contexte culturel

Psychose est inspiré d’une nouvelle éponyme de Robert Bloch sortie en 1959. Bloch était un écrivain prolifique, auteur d’histoires de mystères et de science-fiction. La nouvelle fut elle-même inspirée de l’histoire d’un fermier, Ed Gein, qui assassina deux femmes dans le Wisconsin, avant sa capture en 1957. La vraie histoire de Gein était trop horrible pour Hitchcock. Gein ne tua pas seulement les femmes, il découpa leurs corps et recouvrit des objets de leur peau. Il alla jusqu’à porter la peau de ses victimes par dessus la sienne. Le public pu découvrir toute l’horreur de ces événements plus tard, dans Massacre à la tronçonneuse (1974), de Tobe Hooper.

La pudibonderie palpable de Psychose s’apparente plus à la mentalité américaine pré-1968. Lors de la production du film, Hitchcock avait déjà 61 ans, sa carrière ayant débuté sous l’égide du cinéma muet. Le récit repose sur les théories de Freud et du « complexe d’Oedipe », dont le terme apparaît pour la première fois en 1910 dans son texte intitulé Contribution à la psychologie de la vie amoureuse. Selon Freud, le complexe d’Œdipe correspond à des pulsions qui poussent l’enfant mâle à ressentir une attirance pour sa mère et une hostilité pour son père. Le complexe se résout à l’adolescence, où le garçon renonce à séduire sa mère et recherche un autre partenaire sexuel. Ainsi le cas de Bates est celui d’un complexe d’Œdipe non résolu.

Notes de production

Lorsque Hitchcock proposa Psychose à la Paramount, le studio tenta de l’en dissuader. Selon Bill Krohn, « On lui imposa d’abord un petit budget (Hitchcock réalisa en noir et blanc et renonça à son salaire en échange de soixante pourcent de la propriété du futur film). Puis il fut informé que tous les plateaux de Paramount étaient retenus. » Hitchcock passa donc à Universal, où il tournait déjà sa série télévisée Alfred Hitchcock présente.

De fait, le film fut tourné avec des techniciens issus de la télévision, en noir et blanc, alors que la couleur était largement démocratisée à l’époque. Ironiquement, le procédé accentua l’effet d’horreur glauque de la vue du sang, qui se révéla en fait du chocolat fondu. Hitchcock appréciait la flexibilité d’une équipe réduite et de matériel léger. En un sens, il fait figure de précurseur de la nouvelle vague du cinéma européen de la fin des années 60, bien que sa façon de filmer, lisse et propre, y soit opposée.

Contexte artistique

En 1960, Janet Leigh avait déjà illustré le même type de meurtre traumatisant que celui dont elle est victime dans Psychose dans le film noir d’Orson Welles, La soif du mal. Quant au rôle de Norman Bates, il n’a jamais vraiment quitté l’ombre d’Anthony Perkins, qui le reprit 22 ans plus tard dans Psychose 2, de Richard Franklin, puis dans Psychose 3 en 1986. En 1990, Mick Jarris réalisa Psychose 4 : Le commencement, consacré aux débuts de Norman Gates, toujours avec Anthony Perkins. La série donna naissance à un remake en 1998, signé Gus Van Sant. Le film, fidèle scène pour scène à l’original, fut cette fois tourné en couleurs, mais ne rencontra pas le succès escompté.

Thèmes de réflexion

Transgression et autorité

La transgression est au coeur du cinéma d’Hitchcock. Ainsi, la loi est l’objet de toutes les critiques pour le cinéaste, qui n’hésite pas à illustrer son inefficacité avec une régularité constante. C’est bien sûr le cas dans Psychose, où la figure d’autorité symbolisée par le policier est perçue comme une figure à la fois hostile et impuissante à démasquer Marion. De même, le shérif se montrera incapable de démasquer Bates et ses crimes horribles. C’est le détective privé, puis la soeur et le petit ami de Marion, qui parviendront à faire jaillir la vérité.

Féministe avant la lettre

Les femmes ont eu une grande influence sur l’oeuvre du cinéaste. Elles se trouvent généralement en opposition avec la figure du fils, comme c’est le cas dans Les oiseaux (1963), où la mère vit l’angoisse d’être abandonnée par son fils. Dans Psychose, cette obsession atteindra son paroxysme, l’assassinat de la mère déclenchant la folie de Norman Bates. Avant la libération sexuelle initiée à partir de mai 68, la femme dans le cinéma Hollywoodien est souvent associée à des rôles de faire valoir, censés mettre en valeur la figure du héros masculin, selon des canons misogynes aux yeux du spectateur contemporain. Ce n’est guère le cas dans Psychose, où le personnage de Marion Gates est dominant, tandis que les figures masculines, telles que le petit ami de Marion, sont reléguées au second plan. Norman apparaît également comme un homme castré et soumis devant l’autorité symbolisée par le personnage imaginaire de sa mère.

Le récit

Psychose est construit en quatre grandes séquences, correspondant aux visites successives rendues à Norman au Motel. Ce découpage correspond également à la mort successive des personnages. Cette structure atypique fut vue comme une faiblesse par une partie de la critique, qui reprochait à Hitchcock de perdre le spectateur, qui ne sait plus à quel personnage s’identifier. La narration semble ainsi passer le relais d’un personnage à l’autre. A Marion, succède le détective, au détective, succède le petit ami et la soeur de la victime.

Comment Hitchcock manipule-t-il le spectateur ?

Ce découpage permet à Hitchcock de prendre au dépourvu le spectateur. En 1960, Janet Leigh est une véritable star. Personne ne s’attend à ce qu’elle disparaisse aussi soudainement de l’intrigue. Cette mort inattendue a joué pour beaucoup dans le choc induit par le meurtre sous la douche. Elle interpelle le spectateur en le mettant face à ses propres attentes, façonnées par une consommation d’intrigues toujours formatées selon les mêmes schémas. Le premier meurtre est ainsi vécu comme une surprise, tandis que les autres, prévisibles, mettent l’accent sur l’angoisse de savoir les personnages en danger.

De nombreux détracteurs

Bien que le film ait atteint le statut de film culte dans les années qui suivirent sa sortie, les premières critiques furent relativement négatives. Les détracteurs d’Hitchcock estiment qu’il applique toujours les mêmes recettes et que son cinéma est trop commercial. Le film fut cependant un succès. En 1960, il fut second au box office derrière Ben Hur (1959), avec 9 millions de dollars de bénéfices, pour un coût de 800 000 dollars.

Pourquoi cette odeur de souffre ?

Le succès du film s’explique en grande partie par le fait que son sujet touche à des angoisses et des désirs universels. Bien que pudibond, Psychose n’en est pas moins nappé d’un érotisme subtil. Si le film ne propose pas de scènes obscènes ou vulgaires, l’efficacité du traitement a permis de marquer les esprits. Alors que Psychose était projeté devant la commission de censure, l’un des commissaires fut persuadé d’avoir vu un sein. En utilisant la métaphore plutôt que l’explicite, Hitchcock dépassa une nouvelle frontière dans l’horreur. Finalement, la force provocatrice d’un film tient-elle à ce qu’il montre ou à ce qu’il fait imaginer ?

Fiche technique

Réalisation : Alfred Hitchcock.
Scénario : Robert Bloch (nouvelle), Joseph Stefano (scénario).
Production : Alfred Hitchcock.
Acteurs : Anthony Perkins, Janet Leigh, Vera Miles, John Gavin, Martin Balsam, John McIntire, e.a.
Photographie : John L. Russell. Musique de Bernard Herrmann.
Titre original : Psycho.

Récompenses Nominé à l’Oscar du meilleur réalisateur (1961).

Références
- Bill Krohn, Hitchcock au travail, Editions Cahiers du cinéma, 1999.
- Robert bloch, Psycho, Pocket, 1999.
- Un dossier multimédia sur Hitchcock :http://hitchcock.alienor.fr
- Dossier Filmographie d’Alfred Hitchcock : http://www.rayonpolar.com

Filmographie sélective

- 1926 : The Lodger
- 1934 : L’homme qui en savait trop
- 1940 : Rebecca
- 1945 : Spellbound
- 1958 : Sueurs froides
- 1956 : Le Faux Coupable
- 1958 : Sueurs froides
- 1959 : La Mort aux trousses
- 1960 : Psychose (1960)
- 1963 : Les Oiseaux
- 1964 : Marnie
- 1966 : Le Rideau déchiré
- 1969 : L’Étau
- 1972 : Frenzy
- 1976 : Complot de famille.

Daniel Bonvoisin et Paul de Theux
31 janvier 2007