Viridiana

La religion face à la nature humaine

Malgré sa palme d’or cannoise, Viridiana fut interdit dans l’Espagne franquiste. Dénonçant l’hypocrisie de la charité chrétienne, le film confronte la rigueur morale aux pulsions humaines.

Le réalisateur

Né en Espagne en 1900, Luis Buñuel dit avoir grandi au Moyen-Âge. Après des études à Madrid, il s’installe à Paris où il adhère au surréalisme pour lequel il réalise deux véritables manifestes : Un Chien andalou (co-écrit avec Dali, 1931) et L’Âge d’or (1933). En 1939, l’avènement du franquisme le pousse à s’exiler à Hollywood mais son marxisme notoire l’oblige à partir au Mexique où il se relance dans la réalisation. Suivra alors une carrière prolifique qui se terminera en France, après deux passages délicats par l’Espagne. On retiendra de lui une œuvre complexe, iconoclaste et perverse. Il meurt en 1983.

Synopsis

Avant ses vœux, la novice Viridiana est envoyée auprès de son vieil oncle. Charmé, ce dernier cherche à la retenir et lui fait croire qu’il l’a possédée. Désemparée, Viridiana le rejette et provoque son suicide. Désormais héritière du domaine, elle y recueille les indigents, contre l’avis de Jorge, un autre héritier de l’oncle.

Le contexte du film

Franquisme et censure

En 1936, une alliance de partis progressistes unis sous la bannière de la République, le Front populaire, remporte les élections espagnoles. Considérant qu’il s’agit d’une menace contre l’ordre traditionnel, un groupe de généraux menés par Franco initie un putsch militaire qui précipite le pays dans une guerre civile meurtrière. Communiste, Luis Buñuel était alors déjà socialement engagé, comme l’illustre son document Terre sans pain, tourné en 1932, sur la situation des paysans. Au début de la Guerre civile, il rejoint l’Espagne pour soutenir les républicains face aux nationalistes. Cependant, le conflit tourne à l’avantage des troupes nationalistes et le cinéaste quitte le pays avant la défaite de la gauche (1939). Réfugié aux Etats-Unis où son marxisme affiché n’est pas le bienvenu, il s’exile au Mexique où il se remet à tourner. Pendant ce temps, le régime franquiste s’installe durablement en Espagne, en s’appuyant sur une répression policière et sur les traditions catholiques. Sans disposer officiellement du soutien du Vatican, Franco peut cependant compter sur l’Eglise espagnole à laquelle il accorde de nombreux avantages.

En 1961, Buñuel obtient cependant le droit de revenir en Espagne pour tourner Viridiana. Le film sera même officiellement représentant du pays au Festival de Cannes la même année où il obtient la Palme d’or avant sa sortie dans les salles. Mais le contenu très anticlérical du film suscite le courroux de l’Eglise qui se plaint au gouvernement espagnol. Pour ne pas fâcher ce pilier du régime, le film est interdit et l’affaire provoque des remous politiques qui poussèrent le ministre de la Culture à présenter sa démission à Franco, qui la refusa. A nouveau diabolisé, Buñuel retourne au Mexique puis s’installera en France. Quant à Viridiana, le film devra attendre la restauration de la démocratie parlementaire en 1977 pour être enfin projeté dans le pays où il a été tourné.

Le surréalisme

Buñuel adhère au mouvement des surréalistes après son installation à Paris en 1925. Formalisé par André Breton en 1924, le surréalisme aura une forte influence sur le réalisateur et tout particulièrement sur ses deux premiers films, Un chien andalou et L’Âge d’or. Si pour le reste de sa filmographie, Buñuel abandonne la forme hermétique, proche de l’écriture automatique, de ses premières œuvres, il en gardera pourtant quelques traits caractéristiques. Outre l’adhésion au communisme, le cinéaste ne dédaignera jamais le parfum de scandale qui caractérise le mouvement – Viridiana est un exemple éloquent – ainsi qu’un attachement aux notions psychanalytiques (et freudiennes) dont le surréalisme était friand.

Le naturalisme

La vocation réaliste de sa mise en scène et la permanence de l’univers sous-jacent des pulsions humaines rattachent aussi le cinéma de Buñuel au naturalisme d’Emile Zola (1840-1902). Désirant mêler les influences sociales et celles plus invisibles de la nature humaine, l’écrivain français était le chef de file d’un courant littéraire qui explorait les aliénations. Au cinéma, la démarche naturaliste se retrouve aussi dans les films d’Erich von Stroheim (Les rapaces, 1924) et se prolonge dans l’oeuvre de David Cronenberg ou de David Lynch où l’émergence du monde originaire du subconscient participe aux ambiances ambiguës, héritières du cinéma de Buñuel.

Thèmes de réflexion

Une critique de l’Eglise

Ouvertement anticlérical et athée, Luis Buñuel n’a jamais manqué d’épingler l’Eglise et le clergé, sans pour autant s’attaquer au sentiment religieux en tant que tel. Ainsi, dans Viridiana, il confronte le système de valeur du catholicisme à la nature humaine et cherche à souligner le rôle de contrôle social qu’exerce l’institution.

Chasteté contre perversité

Bien que se réservant à Dieu, Viridiana est l’objet de la convoitise charnelle masculine. Tout au long du film, elle y sera confrontée et cherchera à lui résister. Dans ce rapport, le réalisateur désigne la religion comme étant le carcan moral qui incite la jeune femme à repousser les avances. Le lourd crucifix et la couronne d’épines que transporte la novice sont les objets symboliques de cet interdit. Buñuel semble vouloir dénoncer la vie de sœur comme étant contre-nature. En société, confrontée au désir masculin, la chasteté serait donc illusoire.

L’Eglise pour le travail

A la mort de son oncle, Viridiana hérite du domaine et décide d’y recueillir les indigents. Elle les met au travail et encourage leur piété. Cependant, à sa première absence, les clochards pillent les vivres et saccagent le salon. Deux d’entre eux tenteront de la violer à son retour. A travers cette malheureuse expérience, Buñuel cherche vraisemblablement à dénoncer le rôle de l’Eglise qui, comme Viridiana, cherche à forger le comportement du peuple au profit d’une classe dominante (les indigents sont amenés à travailler dans le domaine pour les propriétaires) et en lui imposant une morale en contradiction avec les réalités.

Le fétichisme

Cette perversion est un thème récurrent dans l’œuvre du cinéaste. Elle se manifeste par une transposition du désir sexuel sur des objets évocateurs. L’oncle est ainsi fasciné par des chaussures et prend plaisir à voir la fillette de sa domestique sauter à la corde (voire page 6). Dans le film, cette déviance semble être le fruit du système moral qui régit la société. Ce serait l’interdit religieux et social (au sujet du désir envers la novice par exemple) qui provoquerait cette manifestation détournée des pulsions sexuelles. A contrario de l’oncle, les mendiants, désinhibés parce que socialement en marge, n’accordent pas d’importance aux objets et laissent libre cours à leurs instincts.

Le récit

Le film est découpé en deux volets qui placent le personnage principal de Viridiana dans deux situations différentes. Lorsqu’elle est l’invitée de son vieil oncle, la novice tient un rôle passif et subit les avances de son parent. A la mort de celui-ci, Viridiana tente de prendre la situation en main et devient l’hôtesse des indigents. Elle prend alors un rôle actif dans l’histoire. A travers ces deux expériences, Viridiana reste confrontée aux mêmes problèmes qui peuvent se résumer à l’incompatibilité de son système de valeur avec la nature humaine et sociale des protagonistes du récit. Finalement, Viridiana semble se résigner. Elle accepte les avances de Jorge et abandonne ses illusions. Elle restera dans la société au lieu de rejoindre l’univers cloîtré des nonnes. Elle a donc vécu une initiation qui lui a fait accepter le monde tel qu’il est.

La charité en question

L’action de Viridiana n’est pas le seul acte de charité du film. Lorsque Jorge croise la charrette d’un paysan, il se prend d’affection pour un chien qui y est attaché. Désireux de le sauver d’un sort funeste, il le rachète. Mais on voit ensuite une autre charrette qui passe et un autre chien en laisse. Par cette métaphore, Buñuel indique qu’un geste de bonté ne résout pas les problèmes. Pourtant, Jorge et Viridiana sont tous deux sûrs de la valeur de leur action. Cette approche se prête bien à un débat sur l’aide à autrui. La charité n’est-elle pas une manière hypocrite de se dédouaner des malheurs du monde ? Un emplâtre sur une jambe de bois ? Ou, au contraire, tout soutien est-il bon à prendre ?

Fiche technique

Réalisation : Luis Buñuel.
Scénario : Luis Buñuel, Julio Alejandro.
Production : Gustavo Alatriste.
Interpretation : Silvia Pinal, Francisco Rabal, Fernando Rey, Margarita Lozano, e.a.
Photographie : José F. Aguayo.
Musique : Gustavo Pittaluga.

Filmographie sélective

- 1929 : Un chien andalou
- 1931 : L’Âge d’or
- 1933 : Terre sans pain
- 1947 : Gran Casino
- 1953 : El
- 1955 : La vie criminelle d’Archibald de la Cruz
- 1956 : La mort en ce jardin
- 1961 : Viridiana
- 1962 : L’Ange exterminateur
- 1964 : Le journal d’une femme de chambre
- 1967 : Belle de jour
- 1972 : Le charme discret de la bourgeoisie
- 1974 : Le fantôme de la liberté
- 1977 : Cet obscur objet du désir.

Références
- Luis Buñuel, Mon dernier soupir, Ramsay poche, 2006.
- Sur Luis Buñuel, Viridiana et le naturalisme : www.cineclubdecaen.com
- Luis Buñuel et le surréalisme : www.iletaitunefoislecinema.com

Daniel Bonvoisin et Paul de Theux
24 janvier 2007