La vie est belle

Buongiorno principessa

"La vie est belle" est le premier film comique sur l’holocauste. Certains sujets sont encore considérés comme tabous dans le monde du spectacle. "La vie est belle" nous rappelle que l’un des rôles du comique est justement de violer ces tabous.

Le réalisateur

Personnalité fantasque et atypique du cinéma italien, Roberto Benigni naît en 1952 et grandit dans l’Italie rurale. Autodidacte, son visage de clown et son physique élastique lui valent tôt des succès au théâtre et à la télévision. Il fait ses débuts au cinéma sous la direction de Bernardo Bertolucci, avant de réaliser en 1983 son premier long-métrage Tu mi Turbi. En 1998, il accède à la renommée avec La vie est Belle, qui obtiendra le Grand prix du jury à Cannes et l’Oscar du meilleur film étranger.

Synopsis

Dans l’Italie fasciste, Guido, un libraire juif et poète à ses heures, est déporté avec toute sa famille vers un camp de concentration. Détenu avec son fils de 5 ans, Giosuè, il tente de lui faire croire que l’horreur du camp de concentration n’est qu’un jeu. Grâce à l’imagination débordante de Guido, l’innocence de Giosuè reste intacte.

Le contexte du film

Contexte politique

Le terme « Shoah » désigne l’extermination de près de six millions de victimes par l’Allemagne nazie. Outre les juifs, le troisième Reich a aussi exterminé les tziganes (Porajmos), les homosexuels, les handicapés mentaux et les dissidents politiques en général (communistes en particulier). Le terme « Shoah », néanmoins, se réfère plus particulièrement au génocide des juifs. On lui substitue également le terme « holocauste ».

Un point de vue neuf

Réalisé par un non juif dans un pays catholique, La vie est belle offre un point de vue neutre sur les événements. Encore de nos jours, la Shoah est un sujet risqué susceptible de déclencher le scandale. Pourtant, l’un des rôles du comique est précisément de violer ces tabous, ce que réussit Benigni en toute indépendance. Ses gags comportent également toujours une notion idéologique « de gauche ». Benigni reste imbibé de l’idéologie communiste de la Toscane de sa jeunesse.

Contexte artistique

La rencontre de Benigni avec le réalisateur Giuseppe Bertolucci, au début des années 70, sera décisive pour le développement de sa carrière. Le cinéaste le pousse à lire et à digérer des auteurs comme Collodi, Schopenhauer, Whitman, Dostoïevski, Rabelais. Roberto développe une soif de littérature. Il se nourrit également de classiques du cinéma, fréquentant avec assiduité les ciné-clubs romains. Il visionne des films de Chaplin, Harold Lloyd et surtout Buster Keaton. « Je crois que c’est le maître qui m’a le plus influencé », expliquera-t-il par la suite. Il l’admire pour son impassibilité, pour ses gags qui naissent de la mélancolie de l’existence.

Un duo de charme

Dans les années 70, son scénariste et ami Vincenzo Cerami reprend le rôle de Bertolucci, qui l’avait guidé dans les premières années de sa carrière. Une collaboration décrite comme fusionnelle par le critique Stefano Masi : « L’alchimie avec le monde expressif de Cerami est parfaite, même si la route prend une direction différente de celle suivie jusqu’alors et s’oriente vers des architectures raffinées de comique pur. Entre les mains de Cerami, Benigni devient un Chaplin de plus en plus moderne qui, d’un côté, travaille sur les gags, et de l’autre, veut exprimer des contenus et des émotions fortes, dans la tradition de la comédie à l’italienne. » Des collaborations majeures avec Cerami, on retiendra Le petit diable (1988) ainsi que Johnny Stecchino (1992). Dans ce film construit dans la plus pure tradition de la comédie à l’italienne à quiproquos, Benigni interprète un double rôle : un méchant et un gentil, comme Chaplin dans Le dictateur.

La Shoah au cinéma

Le traitement cinématographique de la Shoah est d’abord passé par l’approche documentaire : Nuit et brouillard (1955) d’Alain Resnais et Shoah (1985) de Claude Lanzmann. En 1993, Spielberg brise un tabou et se saisit du thème pour réaliser une fiction : La Liste de Schindler (1993). Fort critiqué par les tenants d’une certaine sacralisation de l’holocauste, ce film a cependant ouvert la voie à d’autres fictions comme Le Pianiste (2002) de Roman Polanski ou Amen (2002) de Costa Gavras. La vie est belle est cependant particulièrement audacieux pour son approche comique qui sera aussi celle de Train de vie du roumain Radu Mihaileanu sorti en 1998.

Thèmes de réflexion

Avec ce film audacieux, Roberto Benigni revient sur le tragique épisode de la Shoah, l’extermination des juifs orchestrée par Hitler durant la Deuxième Guerre mondiale. Benigni et son fidèle scénariste, l’écrivain Vincenzo Cerami, ont rédigé l’histoire à partir des témoignages de deux survivants d’Auschwitz. Bien qu’il ne soit pas juif, Benigni a également beaucoup appris sur les camps de concentration via son père qui fut interné.

La guerre n’est-elle qu’un jeu ?

Dans La vie est belle, le cinéaste tourne en dérision les règles et la discipline d’un camp de concentration. La pédagogie ludique devient l’unique remède face à l’atrocité de la situation. Ce faisant, il soulève une question : et si tout ceci n’était qu’un jeu ? Le comportement rationnel et inhumain des soldats, qui agissent selon des règles strictes, sans se poser de question, peut être mis en relief face à la fantaisie et à la créativité du poète Guido.

La vie est belle aborde ici un sujet sensible : l’extermination en masse des peuples. Le film n’est cependant pas connoté religieusement et développe peu le judaïsme de ses personnages. En proposant une histoire d’amour et familiale, Benigni propose une lecture davantage universelle des événements.

Le récit

Le film est divisé en deux épisodes distincts : dans le premier, l’anti-sémitisme croît mais notre attention est focalisée par la romance entre les deux personnages principaux. L’arrivée au camp de concentration marque le début du deuxième épisode. Le ton du récit change alors avec un brusque virement vers la tragédie. Ces deux parties correspondent également à deux objectifs différents dans le chef du protagoniste Guido. Son objectif initial est de séduire la jeune femme incarnée par Nicoletta Braschi. A partir de la rafle, il n’a plus comme objectif que la survie et la préservation de sa famille.

La comédie s’invite dans le drame

« Le comique, explique Benigni, n’existe pas sans le drame, justement à cause du contraste produit par deux concepts opposés. » Cet esprit d’autodérision, de pathétique dans le comique, est caractéristique de la comédie à l’italienne, dont Benigni est le principal représentant contemporain. Le cinéma de Benigni rappelle celui de Chaplin. Comme ce dernier, il ne se contente pas de faire rire. Son humour comporte toujours une dimension sociale. « Le peuple, en général, est satisfait de voir les gens riches avoir la plus mauvaise part », explique Chaplin. Lorsque Benigni fait tomber un pot de fleur, il atterrit immanquablement sur la tête de l’horrible fonctionnaire qui courtise sa « princesse ». Benigni semble s’en prendre ainsi particulièrement aux figures d’autorités. Elles sont nombreuses à être parodiées : le bureaucrate, l’inspecteur de l’école élémentaire, le sergent du camp allemand,…

Peut-on tout traiter avec humour ? En utilisant la dérision et le deuxième degré pour traiter un thème tragique, Benigni a fait un pari risqué, celui de choquer la communauté juive. Il est vrai que La vie est belle est loin d’être un film parfait. La représentation des Allemands est fort caricaturale, la dimension spirituelle du judaïsme est absente, la réalisation est relativement pauvre… Malgré ces critiques - dont celles de Spielberg en concurrence avec Benigni du fait de son propre film sur l’holocauste, La liste de Schindler - La vie est belle connu un immense succès international, et ce également auprès de la communauté juive. En tout, le film décrocha 58 prix internationaux, dont le grand prix du jury de Cannes et 3 oscars (meilleur film en langue étrangère, meilleur acteur et meilleure musique originale), sans compter les prix dans son pays d’origine. « A partir de maintenant, tu es juif honoris causa », déclarera le maître du comique Yiddish, Moni Ovadia, interprétant le sentiment de reconnaissance avec lequel la culture israélite a accueilli La vie est belle. En ce sens, le film peut nourrir un débat sur les tabous dans le monde du spectacle.

Fiche technique

Réalisation : Roberto Benigni.
Scénario : Vincenzo Cerami et Roberto Benigni.
Musique : Nicola Piovani.
Acteurs : Roberto Benigni, Nicoletta Braschi, Giorgio Cantarini, Giustino Durano, e.a.
Photographie : Tonino Delli Colli.
Production : Gianluigi Braschi, Elda Ferri.

Références

- Stefano Masi, Roberto Benigni, Gremese, Rome, 1999, 78 p.
- Drôles, tendres et méchants. La Comédie à l’Italienne de Toto à Roberto Benigni, documentaire français de Jorge Dana, Kanpaï Productions, Arte, 1999.

Filmographie sélective
- 1983 : Tu me troubles (Tu mi Turbi)
- 1988 : Le Petit Diable (Il Piccolo Diavolo)
- 1992 : Johnny Stecchino
- 1994 : Le Monstre (Il Mostro)
- 1997 : La vie est belle (La vita è bella)
- 2002 : Pinocchio
- 2005 : Le Tigre et la neige (La Tigre e la neve).

Daniel Bonvoisin et Paul de Theux
17 janvier 2007