Dancer in the dark

Le cinéaste aux 100 yeux

Palme d’or à Cannes en 2000, Dancer in the dark est un film musical atypique qui rompt avec la tradition hollywoodienne. Situé entre le film expérimental et le film de genre, il décortique les liens entre réel et imaginaire à travers les yeux d’une rêveuse invétérée.

Le réalisateur

Avec le succès international de Breaking the waves (1996) et Dancer in the dark, Lars Von Trier est devenu l’un des cinéastes les plus innovants et provocateurs de notre époque. Père fondateur du Dogme 95, il fut l’auteur du film le plus controversé du mouvement, Les idiots (1998), et joua un rôle majeur dans la résurgence du cinéma danois. Malgré son succès, il demeure une figure ambiguë, entre génie et provocation.

Synopsis

Originaire d’Europe de l’Est, Selma est une ouvrière besogneuse qui ne vit que pour son fils. Hélas, Selma devient lentement aveugle. Tout en cherchant à cacher cette maladie à son entourage, elle économise l’argent nécessaire à l’opération qui devrait préserver son enfant du même risque. Mais elle a aussi son jardin secret : les comédies musicales. Pendant de brefs instants, son imagination la transporte dans un univers euphorique où le bruit du quotidien se transforme en symphonie colorée.

Le contexte du film

Contexte historique

Bien que les Danois en général parlent bien anglais, certains aspects des normes sociales danoises s’opposent profondément à la culture anglo-saxonne. Comme le décrit Jack Stevenson : « Imaginez un pays ou les scandales sexuels sont quasiment inexistants, (…) un pays où la presse traite la famille royale avec des gants, où les gens désirent que l’on maintienne un taux de taxes qui crève le plafond et où même le droit des extrémistes d’exprimer leur opinion est considéré comme sacré. » Cependant, ce modèle social ne doit pas faire oublier ceux – dont de nombreux danois – qui estiment que la culture danoise est profondément close et imperméable, une société où « chacun connaît sa place ». Le Danemark est donc un pays profondément paradoxal et Lars Von Trier le produit de ces ambiguïtés. C’est dans cette culture que le réalisateur puise son inspiration et ses thèmes, qui émergent souvent de son enfance.

Ces dernières années, le réalisateur se concentre volontiers sur les Etats-Unis dont il cherche à brosser le portrait via une trilogie dont font partie Dogville (2003) et Manderlay (2005). Cette vision de l’Amérique n’est cependant pas dépourvue d’un parti pris hostile qui, à l’image de Dancer in the Dark, pointe les aspects les plus repoussants (dont la peine de mort) d’un pays pour lequel l’opinion européenne manifeste une hostilité qui va croissante.

Contexte de production

Impliquée de longue date dans la préparation du film, notamment pour l’écriture des chansons, Björk se montrait peu enthousiaste à l’idée de tenir le rôle principal. Lars Von Trier, qui y tenait absolument, la mit devant le fait accompli, menaçant d’abandonner simplement tout le projet si elle ne cédait pas à son désir. Dès le départ, leur collaboration pris la forme d’un rapport de force. Björk et Von Trier avaient une conception différente du personnage, ce qui amplifia le conflit, d’autant plus que Björk s’est investie totalement dans son personnage, se confondant avec lui, sans la distance qu’un acteur professionnel insuffle à son travail. Ainsi, au moment de tourner les scènes les plus intenses où elle assassine son ami policier, Björk, tellement imprégnée de la souffrance de son personnage, a fait une dépression nerveuse. Von Trier, pour sa part, n’a jamais été connu pour son détachement professionnel. Il usa de la fragilité psychologique de Björk afin d’intensifier les émotions de son personnage.

Contexte artistique

Que Dancer in the dark soit une comédie musicale constitue une véritable rupture pour le réalisateur. Ce le fut également pour le cinéma danois qui n’avait plus connu de comédie musicale depuis 1967. Les comédies musicales sont sans conteste un genre américain et Von Trier fut notamment influencé par West Side Story (1961) et La mélodie du bonheur (1965), dont il cite une chanson dans Dancer in the dark : « My favourite thing ». Cabaret (1972) compte parmi d’autres influences majeures de Von Trier. Cependant, le véritable objectif du réalisateur était loin de l’hommage stérile, face à ces films qu’il juge trop parsemés de stéréotypes américains. « Avec Dancer in the dark, confie-t-il lors d’un entretien avec le journaliste Stig Björkman, je désirais renouveler le genre en lui donnant la même fraîcheur que je trouve dans les films « Dogme » (voir page 6) ou même Breaking the waves. »

Thèmes de réflexion

Un cœur en or

Dancer in the dark clôt la trilogie du Cœur d’or, que Lars Von Trier avait initiée avec Breaking the waves et Les idiots. A l’instar des deux volets précédents, Von Trier a développé le scénario, non pas sur une trame préétablie, mais à partir d’un personnage féminin. Telle Selma, qui se fait piéger par ses propres convictions, ses personnages luttent pour donner un sens à leur vie. « Celui qui se sacrifie, confie le réalisateur dans un entretien avec Stig Björkman, confère un certain sens à son existence. La mort est sûrement plus supportable si l’on meurt pour ce à quoi l’on croit. »

Des claquettes au bout d’une corde

Il n’est pas étonnant, dès lors, que le réalisateur ait choisi de situer son récit dans les années 60 aux Etats-Unis, où l’exécution capitale est encore pratiquée. L’expression consacrée : « Tap-dancing at the end of rope » (faire des claquettes au bout d’une corde), prend ici tout son sens. Après une brève suspension dans les années 70, la pendaison y est de nouveau d’actualité, bien que le condamné puisse opter pour une injection mortelle.

Le pouvoir des mythes

Le film aborde également de façon schématique les thèmes du communisme et de la Guerre froide, caractérisée par la division bipolaire du monde, entre l’Est dirigé par l’Union soviétique, socialiste, et l’Ouest dirigé par les États-Unis, capitaliste. Le discours de Von Trier à ce sujet est extrêmement simplificateur et conforme aux préjugés Européens. Ce coté artificiel est lui-même assumé par Lars Von Trier, qui prétend ainsi préserver une conception mythique des Etats-Unis. Ainsi, Selma, immigrée d’Europe de l’est, vit dans la misère et travaille dans une usine aux cadences infernales avant de se faire licencier faute de rentabilité suffisante.

Le récit

Lors de la phase d’écriture, Lars Von Trier tente d’épurer au maximum son scénario. Restent les conflits essentiels tels que la mort, l’amour… Il offre également aux comédiens une grande marge de manœuvre afin d’ouvrir la voie aux découvertes de l’improvisation.

La structure de Dancer in the dark est essentiellement linéaire. Elle se développe en crescendo, selon les canons du mélodrame. Cependant, le style impressionniste qu’il adopte pour introduire les personnages oblige le spectateur à se poser des questions. Ainsi, le réalisateur présente l’héroïne à travers des situations moins directement « utiles », afin de la rendre plus humaine et plus identifiée aux yeux du spectateur.

Le temps suspendu

Fidèles à la tradition de la comédie musicale, les passages chantés prennent la forme de pauses narratives où l’histoire est suspendue au profit d’une réalité mystique, à savoir le rêve éveillé de Selma. Cependant, là où la comédie musicale classique se contente d’apporter un simple divertissement sans incidence sur le cours des événements, les chansons de Dancer in the dark prolongent la narration et développent les conflits.

Un drame réaliste ?

A la vision du film, on peut se demander si la mésaventure judiciaire de Selma ne manque pas de crédibilité. Il serait sans doute tout aussi plausible qu’un jury américain des années 60 soit plus enclin à voir en Selma une rescapée héroïque du régime communiste plutôt que la « mauvaise communiste » dont le procureur dresse le portrait. Son avocat n’aurait-il pas pu emporter l’adhésion du jury à travers l’histoire déchirante de cette jeune fille qui se rend en Amérique pour y travailler et sauver son fils ? Que peut-on penser de cet acharnement du sort et de l’Amérique contre cette jeune ouvrière besogneuse ? Serait-ce un parti pris radical du réalisateur pour susciter la révolte contre la peine de mort ? Ou une manière de faire larmoyer le public, conquis par l’empathie pour Selma que provoque la mise en scène ?

Fiche technique

Réalisation : Lars Von Trier.
Scénario : Lars Von Trier.
Production : Zentropa Entertainments.
Acteurs : Björk, Catherine Deneuve, David Morse, Peter Stormare, e.a.
Musique originale : Björk.
Photographie : Robby Müller.

Récompenses Palme d’or à Cannes (2000), prix de la meilleure interprète féminine pour Björk à Cannes (2000), e.a.

Références
- Roberto Lasagna, Lars Von Trier, Gremese, Rome, 2003, 127 p.
- Stig Björkman, Lars Von Trier : entretiens avec Stig Björkman, Cahiers du cinéma, Paris, 2000, 252 p.
- Les 100 yeux de Lars Von Trier, documentaire de Katia Forbert Petersen (2000).

Filmographie sélective

- 1980 : Nocturne
- 1985 : Element of crime
- 1988 : Médée
- 1991 : Europa
- 1995 : The Kingdom
- 1996 : Breaking the waves
- 1998 : Les Idiots
- 1998 : The Kingdom II, 1ère partie
- 2000 : Dancer in the dark
- 2003 : Dogville
- 2004 : Five obstructions
- 2005 : Manderlay
- 2006 : The Boss of it all.

Daniel Bonvoisin et Paul de Theux
10 janvier 2007