Ben-Hur

Le christianisme à la rescousse d’Hollywood

Pari financier pour sauver le studio MGM, Ben-Hur est le remake à grand spectacle d’une précédente version cinématographique d’un best-seller américain fortement teinté de christianisme écrit par Lew Wallace en 1880.

Le réalisateur

Né à Mulhouse en 1902, immigrant à Hollywood, William Wyler débute comme agent publicitaire pour Universal avant de se lancer dans la réalisation. En 1936, il remporte les faveurs du public avec Dodsworth et These three. En 1946, Les Plus belles années de notre vie, une oeuvre sur le retour des soldats américains est récompensée de sept Oscars. A partir de 1960, au faîte de sa gloire, il se cantonne à des sujets plus intimistes puis met fin à sa carrière de cinéaste. Il décède en 1981.

Synopsis

Alors que sa mère et sa sœur sont emprisonnées, Judah Ben-Hur, prince juif pacifique, est injustement envoyé aux galères par Messala, un Romain ami de jeunesse qui voulait se servir de lui pour débusquer les rebelles. Après trois années de souffrances, Ben-Hur revient en Judée avec le désir de retrouver les siens et de les venger. Entre-temps, dans le pays, un fils de charpentier accomplit des miracles...

Le contexte du film

Contexte politique

Réalisé en pleine Guerre froide, Ben-Hur n’est pas exempt de références à la situation internationale. Ainsi, l’Empire romain, traditionnellement associé au totalitarisme dans les fictions américaines, semble évoquer l’URSS. La brutalité de leur occupation en Palestine et de leurs méthodes est associée au rouge très « communiste » de leur tunique. Désigné comme « le camp des méchants », Rome soumet par la force le peuple juif qui aspire à l’indépendance. Dans les années cinquante, l’avenir du jeune Etat d’Israël est encore incertain et, malgré un soutien initial de Moscou à sa création (1949), les pays arabes voisins développent à son égard une agressivité menaçante (dès la première guerre israélo-arabe en 1948). A partir de la prise de pouvoir par Nasser en Egypte (1952) et de la crise de Suez (1956), l’URSS apportera son soutien aux régimes socialistes arabes qui ne reconnaissent pas l’existence de l’Etat juif. La situation d’Israël s’aligne donc sur le conflit Est-Ouest et gagne le soutien inconditionnel des Etats-Unis. D’une certaine manière, Ben-Hur exprime cette situation.

Contexte artistique

En 1876, le général américain Lew Wallace, vétéran de la Guerre de Sécession, écrit un roman à la fois axé sur le Christ et sur le prince de Judée, Ben-Hur symbole de la guerre entre Rome et la Palestine. Cherchant à glorifier la foi dans une époque où l’agnosticisme gagnait du terrain, Wallace mit en apogée la crucifixion du Christ et la conversion de Ben-Hur. Publié en 1880, le livre devint un succès universel, seulement dépassé par les ventes de la Bible. Les premières adaptations furent réalisées pour le théâtre où le récit était surtout prétexte au spectacle grâce aux scènes de la bataille maritime et de la course de chars (réalisée sur des tapis roulants avec de vrais chevaux). En 1907, le cinéma naissant adapta le livre en un film de 15 minutes. A cette occasion, les héritiers de Wallace intentèrent victorieusement un procès aux producteurs. Depuis cette affaire, les écrivains voient leurs droits défendus lorsqu’il s’agit d’adapter leurs œuvres. Avec l’évolution des techniques, une nouvelle version muette sortit en 1925, réalisée par Fred Niblo. Film le plus cher de son temps, il fit la réputation de la nouvelle société Metro Goldwyn Mayer (MGM). La Version de 1959 En 1958, la société MGM se retourna vers son succès de 1925 pour éviter la faillite dans un contexte où le cinéma perdait de l’audience face à la télévision. Misant sur le thème religieux, la MGM cherchait un succès commercial important et investit ses derniers deniers. Tournée dans les studios de Cinecittà à Rome, préparée sur presque une décennie, cette version a exigé plus d’un an de tournage, 15 millions de dollars et fut marquée par des tensions qui furent fatales au producteur Sam Zimbalist.

Thèmes de réflexion

La Passion selon Hollywood La dimension religieuse du film fut contrôlée par des conseillers du Vatican, des représentants protestants et juifs. Cependant, l’orientation chrétienne fut moins présente que lors des précédentes versions où Ben-Hur se convertit ouvertement au christianisme. Dans le film de 1959, le héros semble surtout inspiré par l’humanisme universel du Christ, aspect moins prosélyte et sans doute plus adapté à l’objectif commercial.

Les zélotes

Contrairement à une croyance encore répandue, le personnage de Ben-Hur et ses aventures sont purement fictifs. Cependant, son combat contre les Romains semble s’inspirer de la lutte des Juifs de Palestine contre l’occupant. Plus particulièrement, l’action de résistance que mène le héros dans le livre de Wallace n’est pas sans évoquer le mouvement des zélotes, apparu un peu avant la naissance du Christ et qui culmina lors de révolte juive de 66-74. Celle-ci se solda par la destruction de Jérusalem par les légions romaines du général Titus et provoqua la Diaspora juive.

Une homosexualité latente

La touchante et audacieuse scène de retrouvailles entre Ben-Hur et Messala fait partie de la légende du film. Le scénariste Vidal l’a conçue comme si les deux amis avaient entretenu une relation vaguement intime par le passé, le Romain voulant la renouer, le Juif refusant et provoquant ainsi la colère disproportionnée de Messala, l’amant répudié. Dans l’esprit du scénariste, sans cette ambiguïté, leur relation aurait eu quelque chose de confus. Bien sûr, les auteurs ne purent être explicites, mais ils firent en sorte que le public ressente ce que la relation avait d’implicite. De nos jours, est-il imaginable qu’un film grand public soit plus explicite sur ce sujet ?

Le récit

Le film s’axe sur un récit épique qui se situe à la croisée du péplum et du film religieux. La structure narrative mêle deux histoires qui s’entrecroisent, celle de Ben-Hur et celle du Christ. La première est un drame qui prend pour moteur l’opposition entre deux personnages, amis d’enfance, construit sur plusieurs antagonismes (Romain/Juif – noir/brun) particulièrement manichéens (orgueilleux/humble – violent/pacifique – méchant/gentil). A cette opposition, se greffe un véritable parcours initiatique pour Ben-Hur, guidé par la vengeance, qui traversera des étapes caractérisées par des rencontres avec des mentors (son père adoptif, le sénateur Quintus Arrius ; le cheik arabe Ilderius ; le Christ). Quant à l’histoire du Christ, elle est décomposée en tableaux (la Nativité) et en rencontres fortuites avec Ben-Hur. Son action n’est jamais montrée, et il semble même relativement passif. Le film s’attarde surtout sur le phénomène humain qui l’entoure et le met en valeur.

Une fiction non historique

Malgré quelques prétentions d’exactitude historique, surtout pour en donner l’impression, le film est bien loin de pouvoir prétendre à être fidèle à l’époque où il inscrit sa fiction. Outre le fait que les personnages sont fictifs et que l’histoire du Christ semble fort prise au pied de la lettre des évangiles, de nombreux éléments sont, comme dans tous les péplums, peu conformes à la réalité historique.

Vedette vs. guide spirituel ?

Après sa victoire lors de la course, Ben-Hur est récompensé par Ponce Pilate qui lui dit qu’il en fera le dieu vivant de son peuple. Or, simultanément, un « authentique » dieu vivant, le Christ, gagne en popularité auprès de la population juive, au grand dam des Romains qui le craignent. Ce bref passage semble vouloir opposer la tentative romaine de mettre en avant un héros factice (sportif) pour contrer l’influence d’un guide spirituel sur l’opinion. Ce procédé n’est pas sans évoquer l’usage contemporain que fait le politique des personnalités populaires issues du monde sportif ou artistique. Peut-on imaginer que leur instrumentalisation contrerait aujourd’hui l’influence d’un leader d’opinion ?

Comment filmer le Christ ?

A l’occasion de l’adaptation théâtrale de son livre, Wallace s’inquiétait déjà de la manière dont le Christ serait représenté sur scène et insista pour l’incarner par une présence lumineuse et non par un acteur. La réalisation du film de 1959 semble avoir buté sur la même question et le réalisateur fit le choix de le montrer le moins possible. Pour magnifier sa présence, le film s’attarde surtout sur l’impression qu’il fait sur les autres personnages. C’est à travers le visage du soldat romain qui tente de s’interposer lorsque Jésus donne à boire à Ben-Hur, que la nature exceptionnelle de la personnalité devient palpable. A aucun moment du film, le visage ou la voix du Christ n’apparaissent. On le voit de dos, dans l’ombre, ou de loin. Efficace, ce procédé joue sur la subjectivité du spectateur qui est invité à imaginer le personnage. Mais il s’agit aussi d’une manière d’esquiver la difficulté de mettre ouvertement en scène un tel mythe, ce qui peut poser des questions quant à son interprétation. Un tel respect est-il nécessaire ? N’est-ce pas plutôt de la frilosité ?

Fiche technique

Réalisation : William Wyler.
Production : Sam Zimbalist. Scénario : Karl Tunberg, Christopher Fry, Gore Vidal, e.a. d’après le roman de Lew Wallace.
Interprétation : Charlton Heston, Stephen Boyd, Jack Hawkins, Haya Harareet, Hugh Griffith, Frank Thring, e.a.
Photographie : Robert Surtees. Montage : John D. Dunning, Ralph E. Winters.
Musique : Miklós Rózsa.
Titre original : Ben-Hur, A Tale of the Christ.

Récompenses Onze Oscars en 1960, dont ceux du Meilleur film, Meilleur réalisateur, Meilleur acteur pour Charlton Heston, Meilleur second rôle masculin pour H. Griffith, Meilleur caméraman, Meilleure direction artistique, Meilleur son, Meilleure musique, Meilleur montage, Meilleurs costumes et Meilleurs effets spéciaux.

Références

- Lewis Wallace, Ben-Hur, Le livre de poche, Edition de poche, 2006.
- Une présentation du DVD sur www.uneporte.net

Filmographie sélective

- 1925 : Crook Buster (court)
- 1927 : Blazing Days
- 1936 : Dodsworth
- 1936 : These Three
- 1938 : Jezebel
- 1939 : Les Hauts de Hurlevent
- 1944 : The Memphis Belle
- 1946 : Les Plus belles années de notre vie
- 1956 : La Loi du Seigneur
- 1966 : Comment voler un million de dollars
- 1970 : The Liberation of L.B. Jones.

Daniel Bonvoisin et Paul de Theux
16 avril 2007